Les dix pires Palmes d’or 

La Palme d’or, reflet du jury mais aussi parfois des tensions et tractations qui l’animent, n’a pas toujours reflété le meilleur du Festival de Cannes. Après le top 10 des meilleures Palmes d’or, voici dix Palmes qui n’ont pas franchement marqué l’histoire du cinéma. Entre films bons oubliables et véritables incompréhensions, retour sur le pire du plus grand Festival de cinéma du monde. 

Orfeu Negro de Marcel Camus (1959)

Entendons nous bien, Orfeu Negro est un bon film. Revisite du mythe d’Orphée et Eurydice pendant le Carnaval de Rio, le film est un spectacle remarquable, brillamment mis en scène et écrit avec finesse. Simplement, le film n’apporte rien de neuf au cinéma, alors que concourraient en face des films qui révolutionnaient leur art, tels que Nazarin de Luis Bunuel, Le Génie du mal de Richard Fleischer (et l’incroyable performance d’Orson Welles dans le film), mais aussi et surtout Les Quatre Cent Coups de François Truffaut, véritable tournant dans l’histoire du cinéma que le jury de Marcel Achard n’aura pas su apprécier à sa juste valeur. Aujourd’hui, tout le monde se rappelle du film de Truffaut quand tout le monde ou presque a oublié Orfeu Negro, autant que son réalisateur Marcel Camus.

La Parole donnée d’Anselmo Duarte (1962)

Le film du brésilien Anselmo Duarte est l’une des pires Palmes d’or attribuée par le Festival. La Parole donnée raconte le chemin de croix d’un paysan brésilien, dans un film extrêmement critique envers toute la société brésilienne mais qui souffre d’évident problèmes de rythme et de construction des personnages secondaires. Rien n’existe en dehors de cette figure quasi-christique, ce qui donne au film un goût persistant d’inachevé. Dire que le jury du japonais Furukaki, composé entre autre de Romain Gary et François Truffaut, aurait pu récompenser Le Procès de Jeanne d’Arc de Bresson, Cléo de 5 à 7 de Varda ou L’Eclipse d’Antoniononi… trois films que personne aujourd’hui n’a oublié, contrairement à La Parole donnée

Le Messager de Joseph Losey (1971)

Une grande année qui récompense un film d’époque pompeux et franchement pénible sur un jeune garçon manipulé par une adolescente magnifique et son amant secret. Aujourd’hui tombé dans l’oubli, à raison, le film de Joseph Losey a coiffé au poteau d’immenses chefs d’oeuvre tels que Johnny s’en va-t-en guerre de Dalton Trumbo, Mort à Venise de Visconti, ou encore Le Souffle au coeur, l’un des plus grands films de Louis Malle. Le jury de Michèle Morgan, composé notamment de Sergio Leone et du fameux Anselmo Duarte, a fait le choix du film ampoulé de Joseph Losey pour la récompense suprême. Un manque de flair pour une Palme d’or (Grand prix à l’époque) dont personne ne se souvient. 

L’Arbre aux sabots d’Ermanno Olmi (1978)

Année plutôt creuse du Festival de Cannes, tant dans la sélection que dans la composition du jury, 1978 voit le sacre de L’Arbre aux sabots, l’interminable fable paysanne de l’italien Ermanno Olmi. 3h06 de scènes de vie dans la campagne pauvre de Bergame pour un film trop long, sans grandes ambitions, et pourtant considéré, par les critiques surtout, comme une oeuvre majeure du cinéma italien. Les décors naturels somptueux sauvent en partie L’Arbre aux sabots de l’ennui total, mais l’absence de très grand film cette année-là aurait pu inciter le jury à un choix plus audacieux, tels que Midnight Express d’Alan Parker, L’Empire de la passion d’Oshima ou encore l’immense Despair de Fassbinder. 

Sexe, mensonges et vidéo de Steven Soderbergh (1989)

1989 fut donc l’année de l’audace puisque, fait rarissime, la récompense suprême est attribuée au premier long métrage de Steven Soderbergh, Sexe, mensonges et vidéo. Difficile de savoir ce que la jury de Wim Wenders a bien bu trouver à ce film, mal rythmé, trop long (malgré ses 1h30) et qui repose sur une idée aussi idiote que vite exploitée. Ni la radiographie du couple promise, ni l’examen des dynamiques affectives vendu, Sexe mensonges et vidéo est un petit film dans la carrière de Soderbergh, futile et sans grand intérêt. Cette année-là, il coiffe mystérieusement au poteau Do the right thing de Spike Lee (qui était prêt à en découdre avec le président du jury), Trop belle pour toi de Bertrand Blier, Cinema Paradiso de Tornatore et l’immense Pluie noire de Imamura. 

Pulp Fiction de Quentin Tarantino (1994)

Comme l’a crié une brave dame dans la salle lorsque Quentin Tarantino est monté sur scène pour récupérer sa Palme d’or, « quelle daube ! ». Fallait-il s’attendre à autre chose de la part d’un jury présidé par le très américain Clint Eastwood ? L’oeuvre la plus bavarde et décousue de Quentin Tarantino repart avec la récompense suprême, avant de finir en affiche dans des centaines de chambres d’ado. Une audace mal placée de la part du jury qui récompense un film foutraque, qui serait sans doute devenu culte sans la Palme d’or. Un choix scandaleux et incompréhensible face à La Reine Margot de Chéreau, Une pure formalité de Tornatore, Soleil trompeur de Mikhalkov ou encore Trois couleurs : Rouge de Kieslowski. 

L’Eternité et un jour de Theo Angelopoulos (1998)

Offrir une Palme d’or à l’immense cinéaste qu’est Angelopoulos semblait inéluctable. Lui offrir pour son pire film aurait sans doute pu être évité. On l’avait vu très vexé de ne pas remporter la Palme quelques années plus tôt pour Le Regard d’Ulysse, mais L’Eternité et un jour la méritait encore moins. Souvent décrit comme le film le plus accessible du cinéaste, il perd en chemin ce qui faisait le charme du cinéma d’Angelopoulos pour se transformer en fable sociale maladroite, onirique à outrance et trop longue, qui fait franchement pâle figure face à l’ouragan Festen qui avait cette année-là secoué le Festival de Cannes, et qui méritait incontestablement la Palme d’or tant il fit souffler un vent de fraîcheur sur le septième art.

Dheepan de Jacques Audiard (2015)

Année inégale qui voit le couronnement d’un film inégal en forme de rédemption pour un réalisateur en manque de misère. Jacques Audiard signe ici un film étrange, mi-thriller, mi-drame social, qui échoue presque tout ce qu’il entreprend, son film le plus facile, condescendant et fainéant. Ce pamphlet à la grenadine repart finalement avec la Palme d’or face à Carol de Todd Haynes, Valley of Love de Guillaume Nicloux, The Lobster de Lanthimos ou encore Youth de Paolo Sorrentino. Un choix étrange pour un jury d’exception (Dolan, Marceau, Del Toro…) présidé par les Frères Coen, qui fera le choix le plus académique possible. Mais le pire restait à venir l’année suivante. 

Moi, Daniel Blake de Ken Loach (2016)

Et là, c’est le drame. Le jury très éclectique de l’audacieux (du moins sur le papier) George Miller nous offre le palmarès le plus scandaleux de toute l’histoire du Festival de Cannes en couronnant l’insipide Moi, Daniel Blake de Ken Loach, énième drame social flemmard sur l’uberisation de la société comme seul le cinéaste britannique en a le secret. Au delà de ne rien apporter au cinéma en général, le film n’apporte rien non plus à la filmographie de Ken Loach, qui ne fait que recycler ses vieilles recettes à la sauce contemporaine, alors que cette année-là, le cru de Cannes était tout simplement exceptionnel. Pour ne citer qu’eux : Elle de Verhoeven, Toni Erdmann de Maren Ade, Mademoiselle de Park Chan Wook, Personal Shopper d’Assayas, Le Client de Farhadi, The Neon Demon de Refn, Rester Vertical de Guiraudie, Baccalauréat de Mungiu, Ma Loute de Bruno Dumont, Julieta de Almodovar ou encore American Honey d’Andrea Arnold. N’importe lequel de ces films aurait mérité la Palme d’Or davantage que Moi, Daniel Blake. Une injustice que l’on ne pardonnera jamais à George Miller. Jamais.

The Square de Ruben Östlund (2017)

Dernier exemple en date, The Square est de ces Palmes de l’audace qui tombent à côté. 2017 était en effet une année creuse, qui assurait une succession difficile après l’année faste qu’avait été 2016. Après l’excellent Snow Therapy, le cinéaste suédois revient avec un film moyen, critique facile et cousue de fil blanc de l’art contemporain et du milieu bourgeois. Une Palme d’or surprenante alors que tout le monde attendait 120 battements par minute de Robin Campillo pour la récompense suprême. Quitte à faire un choix audacieux, autant récompenser un bon film tel que Faute d’amour du russe Andreï Zviaguintsev ou Good Time, la bombe des Frères Safdie. Le jury, présidé par Almodovar et composé notamment de Park Chan Wook et Maren Ade, tous trois snobés l’année précédente, ne fait pas guère mieux que le jury de George Miller. 

Mentions spéciales :

Une affaire de famille de Kore-eda (2018), mais la faiblesse de la sélection cette année-là atténue le profond ennui que provoque ce choix.

Titane de Julia Ducournau (2021), un signal encourageant au cinéma de genre mais une Palme largement discutable pour un film inégal.

Mathias Chouvier

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