Bruno Dumont : Mystique cinématographique

“ [Je dédicace Jeanne d’Arc] A toutes celles et à tous ceux qui auront vécu, à toutes celles et à tous ceux qui seront morts pour tâcher de porter remède au mal universel.” 

Charles Péguy

Le cinéma de Bruno Dumont est un des cinémas les plus complexes et les plus difficiles qui soit. Austère, mystique, violent, bressonien, ses films ont souvent tendance à provoquer répulsion et désarroi auprès des spectateurs. Pourtant, il n’en demeure pas moins que Bruno Dumont est très certainement l’un des plus grands, voire le plus grand auteur du cinéma français contemporain, indépendamment du fait que ses films ont très peu de succès public (hormis quelques exceptions). A l’occasion de la sortie, le 25 août, de son prochain film, France, et de la rétrospective qui lui sera dédiée à la Cinémathèque française en septembre prochain, j’ai décidé d’écrire cet article pour apporter davantage de clarté à un cinéma qui ne se révèle pas si facilement. 

I- Vie et carrière

Bruno Dumont naît le 14 mars 1958 à Bailleul dans le Nord en France. Son désir de faire du cinéma commence après avoir vu le western spaghetti de Sergio Leone, Il était une fois dans l’Ouest. Malheureusement, il ne parvient pas à intégrer l’Institut des hautes études cinématographiques. Il se rabat à la place sur la faculté de philosophie à Lille, chose qu’il ne regrette pas car il considère qu’il s’agit du meilleur enseignement possible pour faire du cinéma. Pour autant, il n’oubliera jamais sa passion pour le septième art. Le sujet de son mémoire était d’ailleurs “Philosophie et esthétique du cinéma souterrain”. Une fois ses études terminées, il se met à enseigner au lycée. Dumont ne se sent pas totalement à l’aise avec sa nouvelle vocation. Il commence le métier de réalisateur en faisant des films de commande notamment pour des entreprises, des industries ou même pour la télévision. Ce travail lui a surtout permis d’apprendre sur le tas la mise en scène, le montage, la direction d’acteurs…

Les influences du réalisateur viennent de domaines différents. L’étude de la philosophie l’a aidé, de ses propres mots, à développer une pensée, une sensibilité au monde. Il n’est pas étonnant donc de voir Dumont dans plusieurs interviews se revendiquer de la pensée de Nicolas de Cues, d’Henri Bergson ou encore des Stoïciens. Pour le cinéma, il est souvent rattaché à des cinéastes qui ont tenté à travers leurs films de capter une essence mystique, la part de mystère dans le monde. On pense notamment à des figures comme Bergman, Tarkovski, Dreyer, Rossellini et bien sûr Bresson (dont il est souvent considéré comme l’un des principaux héritiers). A cela s’ajoutent d’autres inspirations comme la littérature avec Bernanos et Péguy ou bien la peinture avec Bruegel l’Ancien, Van der Weyden, Courbet… 

Charles Péguy: el espíritu y la tierra - La Gaceta de la Iberosfera

En 1997, Bruno Dumont tourne son premier long-métrage, La vie de Jésus, racontant l’histoire de Freddy, un jeune bailleulois chômeur et épileptique dont l’existence se retrouve chamboulée par un maghrébin qui tente de séduire sa petite amie. Le jeune cinéaste impose les premiers codes de son cinéma : utilisation d’acteurs amateurs, intrigues se déroulant dans le Nord de la France, scènes de sexe et de violence crues… Le film bénéficie d’un certain succès. Il se retrouve sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs de 1997 et remporte le prix Jean-Vigo, une récompense distinguant les réalisateurs les plus prometteurs. Mais la consécration arrive surtout en 1999 avec L’Humanité, récompensé au Festival de Cannes du grand prix du jury et des prix d’interprétation masculin (pour Emmanuel Schotté) et féminin (pour Séverine Caneele). Fort de ce succès, Dumont décide de partir aux Etats-Unis pour réaliser un de ses projets les plus expérimentaux, et l’un des moins connu aussi, Twentynine Palms, aux côtés de Katerina Golubeva et David Wissak. En 2006, il réalise son quatrième long-métrage, Flandres. De nouveau sélectionné au Festival de Cannes, il permet au cinéaste de remporter une seconde fois le grand prix, chose rare dans l’histoire du cinéma (hormis lui, seuls Tarkovski, Garrone et Nuri Bilge Ceylan ont reçu deux fois cette récompense). Dumont est désormais considéré comme un des plus grands réalisateurs du cinéma français contemporain. En 2009 sort Hadewijch, film mettant en scène la descente aux enfers de Céline, une jeune fille pieuse prête à tout pour faire corps avec le Christ. Mais son œuvre la plus aboutie (mais également l’une des plus difficiles d’accès) adviendra en 2011 avec la sortie de Hors Satan

Considérant qu’il a fait le tour de ce qu’il pouvait faire, Dumont entreprend de rénover son cinéma. Il commence avec Camille Claudel 1915 où il tourne pour la première fois avec une actrice de renommée internationale, Juliette Binoche. Mais sa révolution advient véritablement avec la série P’tit Quinquin où le réalisateur tente la comédie burlesque et loufoque, exercice qu’il répète avec une saison 2, Coincoin et les Z’inhumains et un film, Ma Loute. Depuis 2017, Dumont s’intéresse à l’œuvre de l’écrivain Charles Péguy. Il adapte notamment ses deux mystères lyriques sur Jeanne d’Arc : Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc et Jeanne avec lequel il obtiend une mention spécial du jury de la section Un certain regard du Festival de Cannes mais surtout le prestigieux prix Louis-Delluc. 

Mai 2006 : Clôture du Festival de Cannes, Bruno Dumont, Grand Prix pour "Flandres".

II- Coincidentia Oppositorum 

Du fait de sa formation de philosophe, Bruno Dumont fait partie de ces réalisateurs qui sont convaincus que le cinéma a un rôle éducatif. Le film n’étant jamais une fin en soi mais doit travailler, faire réfléchir le spectateur et porter un regard sur le monde. Se plaçant sous l’égide du philosophe allemand Nicolas de Cues, le cinéaste bailleulois s’emploie tout au long de son œuvre à saisir les multiples contrastes du genre humain et à comprendre comment peuvent coexister une chose et son contraire dans un même esprit : l’amour et la haine, la grâce et la disgrâce, la sérénité et la violence, le bien et le mal. 

“Nicolas de Cues, théologien catholique et cardinal, montre que la séparation entre le bien et le mal est une vue de l’esprit car, dans notre âme, ces deux notions coïncident.”

Dumont considère que la pensée classifie, sépare et étiquette le réel, ce qui à ses yeux amène cette dernière à oublier ou mettre de côté des zones plus sombres et plus mystérieuses de la nature humaine. Il estime que le cinéma et l’art en général ont la possibilité d’embrasser cette complexité. Ils ont la possibilité de faire comprendre la difficulté rationnelle qu’une chose peut être et ne pas être. Pour comprendre sa méthode, Dumont cite souvent parmi ses livres de chevet, Le tableau ou la vision de Dieu de Nicolas de Cues où le point de départ de sa réflexion est un autoportrait du peintre flamand Rogier Van der Weyden. La peinture en question est omnivoyante. Elle donne l’impression d’un regard porté sur chaque personne en particulier et toutes les personnes à la fois. Elle parvient à faire coïncider les contraires. 

Film Review: Flanders (2006) | HNN

L’image a la puissance de montrer la complexité du réel sans passer par la pensée. Grâce au cinéma, on peut arriver à faire coïncider les contraires. En prenant les choses dans leur ensemble, l’être et ne pas être, on parvient à la mystique, “retrouver à travers ce qui est divers une unité”. A travers ce procédé, on se retrouve dans des contrées mystérieuses. On découvre que des présences sourdes et invisibles se trament dans le monde. A partir de ce point, il est intéressant de revenir sur certaines choses. Dumont n’est pas un réalisateur qui souhaite juger ou penser ce qu’il filme. Il laisse planer volontairement dans ses films l’ambiguïté et le mystère pour faire travailler le spectateur, le faire réfléchir. Il refuse de faire des œuvres qui soient moralisatrices ou qui jugent l’attitude de ses personnages. Il considère que c’est au public de penser, de réfléchir, de juger ce qu’il regarde. La vocation première de son cinéma est d’élever spirituellement le spectateur et la quasi totalité des éléments du film ont été sciemment réfléchis pour y parvenir (mise en scène, plans, personnages, paysages, montage…). Ce que je m’apprête à écrire est une schématisation de son cinéma. Ce qui signifie qu’il y aura un certain nombre de simplifications et d’approximations. Le but de cet article est de surtout vous donner envie de découvrir ses films. Pour m’aider dans ce travail, je me suis surtout appuyé sur l’ouvrage universitaire Le cinéma de Bruno Dumont en fragments alphabétiques dirigé par Benjamin Thomas, maître de conférence en études cinématographiques à l’Université de Strasbourg, ainsi que des multiples conférences et interviews accordées par le réalisateur.

Ni naturaliste, ni réaliste ou même politique, son œuvre est tout ce qu’il y a de plus mystique. Il est plus proche d’un Bresson que d’un Pialat. Certes, s’il a souvent tendance à filmer le Nord, la ville de Bailleul et les habitants avec de forts accents populaires, ce n’est pas pour un travail que l’on pourrait qualifier de documentaire. Dumont s’accapare des fragments de la réalité, des lieux et des environnements pour modeler un univers au service de son propos. Plusieurs éléments dans ses films peuvent d’ailleurs étonner le spectateur comme dans La vie de Jésus, le paroxysme étant dans Jeanne où le réalisateur prend une fillette de 11 ans pour jouer Jeanne d’Arc ou utilise des blockhaus de la Seconde Guerre Mondiale comme cachots. 

Cinéma : « Jeanne » de Bruno Dumont, une résistante magnifique

Reste à savoir maintenant quel genre de monde Bruno Dumont reconstitue dans ses œuvres. Sa première décision est d’abord de ramener l’espèce humaine sous une période pré-morale, un état de nature au sens hobbesien du terme. C’est un univers où la morale est absente et où l’Etat et la Loi n’ont aucune importance. L’appareil policier est d’ailleurs souvent représenté défaillant (ex: Ma Loute, P’tit Quinquin). Ce qui intéresse le réalisateur est de questionner les commencements de la condition humaine. Comment les choses aboutissent. Pour Dumont, l’homme à ses débuts est un être fragile, incomplet, déséquilibré, maladroit, qui ne maîtrise pas pleinement ses sens et le monde qui l’entoure. C’est un animal régi par ses pulsions et ses instincts (“il y a une partie animale qu’il faut filmer et révéler”). Nous sommes d’abord et avant tout soumis à des impératifs corporels (manger, copuler, survivre…), ce qui fait le fond et le commencement de la condition humaine. Le cinéaste ne s’intéresse pas à mettre en scène des personnages parfaits moralement et définitivement construits. Il estime qu’il est plus intéressant de comprendre le façonnement des individus. A travers ce procédé d’épuration, il peut ainsi questionner ce qui fait le point de départ de son cinéma, l’origine du Mal. Une question essentielle selon lui car la conscience de soi et du monde passe d’abord par la barbarie, le sang et la violence. Pour Dumont, le Mal est déterminé par la nature.

C’est à travers ces espaces à laquelle ces personnages évoluent et sont conditionnés. Ils influencent irrémédiablement la trajectoire de ses protagonistes. Ils se rendent compte de leur insignifiance par rapport à l’immensité même de la nature. L’environnement dans le cinéma de Dumont est d’abord hostile et dangereux, la conséquence étant que les individus sont amenés à se comporter comme des animaux, des bêtes pour survivre. On peut citer deux exemples, La vie de Jésus et Flandres. Dans le premier film, Freddy est un jeune bailleulois chômeur et épileptique. Si l’histoire suggère que nous avons affaire à un drame social, Dumont met en scène l’hostilité des lieux et la survie de ses personnages. Les corps ne cessent de chuter, les rues sont désertiques, le climat est lourd, pesant, le soleil est exténuant pendant l’été… Pour autant, Freddy et sa bande ne peuvent s’échapper de leur ville natale. Ils sont prisonniers de Bailleul. Les paysages ne cessent de s’accumuler et se ressemblent tous. Face à cette angoisse, cette frustration terrible, il ne reste plus qu’à s’accaparer cet environnement et à se distraire. Ils s’amusent à coup de balade motorisé très bruyantes, de viol, de harcèlement, de moqueries racistes ou encore de conquêtes amoureuses (les rapports sexuels sont souvent l’expression d’un rapport de domination chez Dumont). Son terrain de jeu se retrouve menacé quand un jeune maghrébin du nom Kader se met à courtiser sa petite amie, Marie. [spoilers] Risquant de perdre ce qui constitue sa principale emprise sur le monde, Freddy et sa bande se mettent à pourchasser le courtisan et finissent par le tuer. [fin des spoilers] Dans Flandres, on se retrouve dans la même situation. Un groupe d’amis quittent leur terre natale pour partir en guerre dans un pays dont le nom n’est jamais évoqué. Un champ de bataille est par définition hostile et dangereux. Les horreurs du conflit les amènent à se transformer en monstres. Ils tuent des paysans, massacrent des familles innocentes, violent les combattantes ennemies…

Focos (FC) - La vie de Jesus - | Tabakalera - Donostia / San Sebastián

Dumont va essentiellement filmer des salauds, des personnages violents, racistes, tueurs et violeurs. Pour autant, la figure maléfique n’est pas aussi claire que l’on pourrait croire. Si souvent le cinéma nous a habitués à des méchants aisément identifiables, pour le cinéaste, le mal est présent en chacun de nous. Toute personne est traversée un moment ou un autre par la haine, le ressentiment, le racisme et le désir de destruction, des pulsions qui habitent n’importe quelle personne. Dumont n’est pas quelqu’un d’ultra-manichéen. Ses personnages sont par moment extrêmement tendres et attachants. Ils peuvent faire preuve de compassion, d’amour, d’empathie mais peuvent basculer dans le pire et devenir des salauds. Le bien et le mal coexistent dans l’esprit de tout individu. Son cinéma a illustré à plusieurs reprises les raisons qui ont amené ses protagonistes à basculer d’un côté à l’autre comme ce fut le cas avec Freddy ou bien les soldats de Flandres

“On est tous sur la même piste morale, on peut tous devenir demain matin un salaud, ou un saint. Il n’y a pas de bons ou de méchants par essence. Il existe des gens qui se lèvent un jour pour égorger leur femme ou leurs enfants, et jusqu’à ce qu’ils commettent le crime, ils étaient des gens bien. Ça nous pend au nez à tous.” 

Il n’est pas étonnant donc de voir que la plupart des personnages de Dumont sont des enfants. Étant jeunes et inexpérimentés, leur éducation morale est très souvent limitée. Ils n’agissent pas en fonction des conventions qui leur ont été inculquées mais bien des caprices de l’âme. Un enfant peut rapidement basculer du bien au mal et inversement. Dans Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc, le cinéaste souhaitait surtout mettre en avant les contradictions qui traversent le personnage éponyme. La paysanne de Domrémy ne cesse d’exprimer ses doutes, ses craintes, à s’interroger sur les notions de bien et de mal…

Hadewijch de Bruno Dumont - 2009 - Shangols

Dumont n’est pas un cinéaste pessimiste. Si le monde qu’il décrit est gangrené par le Mal, la chute et le péché ne sont que le début d’une étape pour parvenir à la rédemption, chose qui arrive souvent dans le cinéma de Dumont que ce soit dans La vie de Jésus, dans Flandres ou même Hadewijch. La violence exercée par les différents protagonistes est une pulsion de mort qu’ils finissent au bout du compte par regretter. Mais le cinéaste ne considère pas cela comme une fatalité. La chute n’est rien d’autre que l’étape supplémentaire vers la rédemption. La conscience de soi et du monde qui nous entoure doit être façonnée. Elle ne se fait jamais à travers de quelconques préceptes abstraits mais toujours par l’expérience. Reprenons l’exemple de Freddy dans La vie de Jésus. [spoilers] Après avoir tué Kader, il s’enfuit du commissariat de police pour trouver refuge dans la nature. C’est à la toute fin de l’histoire qu’il prend enfin conscience du mal qu’il cause. Après avoir fait l’expérience du tragique de la condition humaine faite de souffrances, il prend finalement conscience de son acte. Mais cela lui permet également de s’ouvrir au monde. Les derniers plans du film montrent Freddy ne faire plus qu’un avec la terre, une fusion avec le cosmos. Alors que le monde était synonyme d’hostilité et de sauvagerie, il en découvre l’autre facette, celle de la plénitude qu’elle peut apporter à l’être humain. La nature devient lieu de contemplation, de méditation et de réflexions. Le péché lui a permis de découvrir rien de moins que la partie spirituelle qui sommeillait en lui. [fin des spoilers]

La Vie de Jésus - Dérives autour du cinéma

On pourrait penser au premier abord que Dumont serait un réalisateur chrétien. Il est vrai que plusieurs indices le laisseraient sous-entendre. Son premier film s’appelle La vie de Jésus. L’attitude de Pharaon De Winter dans L’Humanité n’est pas sans rappeler celle du Christ. Cécile dans Hadewijch qui cherche à s’unir avec Dieu ou encore son adaptation en deux parties sur la vie de Jeanne d’Arc, figure éminemment religieuse, le laissent penser. Dumont est en réalité athée et n’a cessé de le dire dans les interview qu’il accorde: « Je ne suis pas chrétien. J’ai une haine du religieux, du clérical ». Le titre de son premier film est une référence très claire à l’essai du même nom de l’historien Ernest Renan qui souhaitait relater la vie de Jésus tout en le dépouillant de tout caractère divin ou surnaturel. Pour ce qui est des films sur la Pucelle d’Orléans, il s’est appuyé sur les textes de l’écrivain Charles Péguy, auteur connu pour ses positions anticléricales. Le cinéaste s’approprie les gestes, les symboles et les signes religieux (sacré, prière…) pour les déplacer sur tout autre terrain, celui d’un mysticisme athée. Dumont a gardé de sa lecture de l’essai Les Deux Sources de la morale et de la religion d’Henri Bergson que la mystique nécessitait l’utilisation de la mécanique. Autrement dit, les données physiques servent d’abord pour parvenir aux poussées mystiques de l’esprit. Le mystique est invisible, elle est à chercher à travers un véhicule, ce qui est visible à l’œil nu. Si les personnages de Dumont regardent ce qu’il y a autour d’eux et non vers le ciel, c’est pour interroger chacun des aspects les plus ordinaires de la vie et de la nature. Le monde dans son entièreté est un lieu de méditation et de questionnements. Il réfléchit sur sa propre condition et de sa place dans cet univers. L’individu n’est plus seulement un animal régis par ses pulsions ou ses instincts, il devient également un être spirituel. Ils espèrent trouver une réponse, découvrir une harmonie, un sens à l’existence dans un monde divers et contradictoire. 

Jeanne - Film (2019) - SensCritique

Il peut arriver par moment que certaines personnes, des êtres spirituels frappés par la grâce, veuillent s’en servir pour sortir l’espèce humaine de son état animal, des figures mystiques. Bergson écrivait dans Les Deux Sources de la morale et de la religion que la marche de l’Histoire et du monde était menée par des “hommes exceptionnels”. Ils ont un appel, une morale qu’ils essayent de communiquer à quiconque voudra le suivre ou l’imiter. Au total, ils sont au nombre de trois dans la filmographie de Bruno Dumont : Pharaon De Winter dans L’Humanité, “le gars” dans Hors Satan et Jeanne d’Arc dans Jeanne. Frappés par la grâce, tous ont le même désir de trouver une réponse contre le mal qui se répand sur Terre à travers d’abord la découverte d’une harmonie, de l’unité même des choses dans un monde désordonné et contradictoire pour après le communiquer à ceux qui souhaiteront l’entendre. Dans L’Humanité, Pharaon De Winter est lieutenant de police du canton de Bailleul. Il est chargé de mener l’enquête sur le viol et la mort d’une fillette. Mais le personnage dès le début s’éloigne des canons habituels du policier. De Winter est un être sensible, compassionnel et humble. Il a davantage le rôle d’un observateur. Il interroge constamment ce qu’il regarde, que ce soit les paysages, le comportement de ses semblables, les aspects les plus anodins de la vie, l’ensemble des choses qui participent au monde comme s’ils avaient la même importance. Il est conscient que l’être humain évolue à travers un tissu de diverses connexions et de relations dynamiques. Il fait irrémédiablement partie d’un ensemble cosmique qui à première vue paraît au contraire désordonné. Il prend le monde dans sa totalité sans séparer d’un côté les êtres et la nature de l’autre. Le protagoniste parvient à la mystique, c’est-à-dire la coïncidence des contraires. Il accède à l’invisible, l’Au-Delà, ce que les autres de son espèce ne voient pas, des choses mystérieuses ou pour utiliser une expression de Dumont “des présences sourdes” qui donnent raison à De Winter de se montrer hyper-sensible. Le monde lui donne des raisons de l’être. Le lieutenant de police n’est pas pour autant la figure mystique la plus aboutie de son cinéma. Il n’est encore qu’aux prémices de la révélation. Sa sensibilité reste encore très exacerbée. 

“Le gars” dans Hors Satan est un personnage davantage apaisé. Rien n’est dit sur sa réelle identité. A la fois anachorète et sorcier, il est tout comme De Winter prédestiné à combattre le Mal (d’où le titre du film). Il se sert de ses pouvoirs, qui ne sont pas d’essence divine mais tellurique, pour aider les habitants d’un village du Nord. Mais Dumont s’intéresse surtout dans le film à la relation qu’il entretient avec “la fille”, victime des abus sexuels de son beau-père. [spoilers] “Le gars” va d’abord se débarrasser de la cause de son mal, à savoir tuer son beau-père au tout début de l’histoire. La question est rapidement expédiée. [fin des spoilers] En vérité, ce qui structure véritablement le film est l’initiation de “la fille” aux croyances du “gars”. Mais de quel genre de croyance s’agit-il ? Il prie à plusieurs reprises mais ses appels ne sont pas destinés à quelconque Dieu mais à la Terre elle-même. Il s’ouvre au monde pour l’accueillir pleinement sous toutes ses formes, sa multiplicité. En la prenant dans son ensemble, il s’aperçoit tout comme le héros de L’Humanité que des présences sourdes invisibles sont à l’œuvre. Il répond à ses sollicitations et lui vient en aide dans le cadre de ses exercices miraculeux. 

Hors Satan - Film (2011) - SensCritique

Dans un cas comme dans l’autre, les mêmes schémas se répètent. Les personnages de Dumont interrogent le monde pour trouver un sens, une harmonie. Les figures mystiques convoquées par le cinéaste apportent une réponse. La réponse apportée est la mystique, c’est-à-dire la coïncidence des contraires. En prenant les choses dans leur totalité, on accède à une vérité transcendantale. Dans Le Tableau ou la vision de Dieu, Nicolas de Cues pensait que la Coincidentia oppositorum permettait d’avoir un accès direct à Dieu. Mais Dumont n’est pas chrétien. Les mystiques dumontiens se penchent le plus souvent vers la terre. On retrouve une sorte de panthéisme, défait de toute référence divine, où le monde est vénéré dans son ensemble qu’importe si elles sont bien ou mal, gracieux ou disgracieux. Ils y trouvent des présences sourdes, mystérieuses et invisibles dont ils sont les seuls à s’en rendre compte. Par-delà le visible, ses personnages se mettent à découvrir une présence surnaturelle. Il ne faut donc pas s’étonner que ces prophètes soient capables de parvenir à des miracles (lévitations, résurrection, exorcisme…). Ils sont porteurs d’une mission censée conduire l’humanité sur le chemin métaphysique. Face à la barbarie, Dumont propose finalement comme seule solution de laisser exprimer la part spirituelle qui se trouve en chaque individu. Et c’est pour cette même raison qu’il porte une très grande estime pour le cinéma. Très critique à l’égard des films diffusés en salle, il estime que le septième art ne joue pas pleinement son rôle qui serait d’élever le public. 

Les films de Dumont sont des outils, des appareils pour permettre une élévation spirituelle du spectateur. Ses personnages suivent des trajectoires où les contradictions se côtoient : le bien et le mal, la paix et l’hyperviolence, la sérénité et la haine… Le but du cinéma est de retrouver “à travers ce qui est divers, une unité que l’on ressent intuitivement”. La coïncidence des contraires permet d’accéder à une vérité où la raison et l’intellect n’ont plus leur place. Si le cinéaste ne dit jamais ce que ses protagonistes découvrent dans cet au-delà, c’est pour que le public puisse réfléchir par lui-même, découvrir ce qui se cache dans ses zones mystérieuses. Le cinéma devient finalement ce seul endroit aux yeux du cinéaste pour nous ramener aux mystères du monde. 

Camille Claudel 1915" : Juliette Binoche, à la folie - Les Inrocks

Après la réalisation Hors Satan, Dumont considérait qu’il est allé jusqu’au bout de ce qu’il pouvait faire. Il commence à partir du début des années 2010 à modifier son style et sa mise en scène. Pour le tournage de Camille Claudel 1915, le cinéaste engage une actrice professionnelle, Juliette Binoche, pour jouer le personnage principal, choix qui a particulièrement étonné les critiques. Dumont est en effet connu pour utiliser dans quasiment tous ses films des amateurs. Son deuxième film, L’Humanité, lui avait valu de remporter le prix d’interprétation masculin et féminin au festival de Cannes. Récompense qui avait fait polémique mais qui aux yeux du réalisateur démontre que la dichotomie entre l’amateur et le professionnel n’existe pas. Dumont reprend à son compte la théorie du dramaturge allemand Heinrich von Kleist (reprise avant lui par Bresson) considérant que la grâce ne peut être atteinte que par la “non-conscience de jouer”. Un comédien professionnel est beaucoup trop conscient de sa propre technique, donnant lieu à l’impression que leur jeu est beaucoup trop fabriqué, trop artificiel. Dumont va surtout choisir ce qu’il nomme de “vrais gens”. Ils ne leur demandent pas de composer. Les personnages que le réalisateur s’était imaginé au départ vont finalement s’adapter à la personnalité, à la façon de parler, à la gestuelle, aux tics de ses acteurs. Mais avec le choix de Juliette Binoche dans Camille Claudel 1915 sonne comme une évolution de son cinéma. Dumont se justifiera en expliquant qu’il a toujours “fait d’un paysan un paysan et d’une artiste une artiste”. Si la direction était plus proche à ses débuts de Bresson, il commence dans les années 2010 à se rapprocher de celle de Renoir. Le fils du célèbre peintre impressionniste avait tendance à prendre des membres de la Comédie Française pour jouer des bourgeois et des acteurs plus populaires comme Gabin ou Simon pour jouer des prolétaires. Cette opposition atteint son point culminant dans Ma Loute où il est question d’une intrigue tournant autour de deux familles, les Van Peteghem et les Brufort. Là où la première, incarnée à l’écran par Fabrice Luchini, Juliette Binoche et Valérie Bruni-Tedeschi, se manifeste à travers un jeu poussif, exagéré, très surjoué, la seconde, uniquement jouée par des inconnus qui n’ont jamais travaillé dans le cinéma, est saisissante de spontanéité. 

Mais la véritable révolution advient avec P’tit Quinquin en 2014. Arte lui commande une série télévisée. Alors qu’on attendait de lui la réalisation d’un drame, Dumont va s’aventurer dans le genre comique : 

“Je lisais dans la littérature mystique ce que l’on appelait la coïncidence des contraires (Coincidentia oppositorum). Au-delà de la séparation ou je ris/ou je pleure, les mystiques, c’est je ris et je pleure. Mais il faut les trouver dans son corps. Comment peut-on rire et pleurer en même temps? C’est définitivement impossible. Ou je ris ou je pleure mais je peux être les deux en même temps.” 

Passer du drame à la comédie n’est pas une question de registre mais de degré pour le réalisateur. Pour parvenir au résultat qu’il espère, il doit pour cela changer de direction d’acteurs. Il est désormais demandé de surjouer, de grimacer, de grossir les traits, d’exagérer leur attitude… Sur le fond, Bruno Dumont continue toujours ce qu’il fait depuis ses débuts, explorer les contrastes et la duplicité de la nature humaine. La lutte entre le bien et le mal est toujours au cœur de son cinéma. Le mélange entre le drame et la comédie répond aussi à l’idée de la coïncidence des contraires. Alors qu’il pensait qu’il devait changer de registre pour faire de la comédie, il comprit que l’humour était déjà présent dans ses films. Mais pour le sortir à l’écran, il devait changer d’indications à ses acteurs dans la conduite des personnages. La série P’tit Quinquin est une sorte de “théodicée négative”. Si Leibniz a tenté de donner des justifications à l’existence de Dieu malgré la présence du mal sur Terre, Dumont produit une œuvre à rebours du philosophe allemand. Tout est fait dans cette série pour prouver la présence d’une perversité gangrenant la terre. Le commandant Van der Weyden et le lieutenant Carpentier sont chargés d’élucider d’étranges meurtres. P’tit Quinquin et sa bande font des bêtises, harcèlent et tabassent un noir et un arabe après avoir essayer de draguer deux de leurs copines. Le comique dumontien n’est que pour renforcer ce message. Les corps et les objets tombent, chutent, preuve en est que la providence n’est pas à chercher dans les cieux. Nous sommes condamnés à la Terre et à son lot d’imperfections et de souffrances. Les personnages sont drôles tout simplement parce qu’ils sont dysfonctionnels, handicapés ou fous. Le monde n’est pas harmonieux mais chaotique, disgracieux, impur… 

La série de Bruno Dumont « Coincoin et les Z'inhumains » suscite le débat

S’il y a bien une notion qui revient souvent quand on parle du virage comique de Dumont, c’est la notion de grotesque. Le grotesque est ce qui relève de la difformité, du décalage, de l’exubérance et du désordre. Quand on étudie la question du grotesque, on a souvent tendance à retrouver l’opposition entre l’interprétation de l’historien russe Mikhaïl Bakhtine et celle du théoricien allemand Wolfgang Kayser. Pourtant, ils sont intéressants à examiner pour comprendre les évolutions du cinéma de Bruno Dumont. Bakhtine est notamment connu pour avoir écrit L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen-Age et sous la Renaissance. Il défend l’idée d’un grotesque comique et bouffon. Les visages grimacent. La gestuelle et les mimiques des personnages sont grossiers. Les corps tremblent, chutent ou font preuve de maladresse. La gravité des événements est mise à mal comme c’est le cas au moment de l’enterrement dans le première épisode de P’tit Quinquin. Ce dernier s’amuse à sonner plusieurs fois l’Élévation entraînant l’hilarité des prêtres. Mais il y a l’autre face du grotesque qui serait la manifestation de l’horreur, de l’inquiétante étrangeté du monde. C’est en tout cas la thèse défendue par Wolfgang Kayser dans Das Groteske. Seine Gestaltung in Malerei und Dichtung (il n’a jamais été traduit en français). Le grotesque ne serait rien de moins que le signe de la présence du Diable. L’histoire de la série P’tit Quinquin a de quoi inquiéter puisqu’il s’agit d’une enquête policière sur différentes disparitions. On découvre dans le corps de vaches décédées des morceaux humains dévorés par ces dernières. Le commandant Van der Weyden dit qu’ils sont au “cœur du mal” ou que les crimes en question ont été commis par “le diable in perchonne”. 

Ma Loute » : repas Familial - Daily Movies

Le grotesque permet entre autres à Dumont de synthétiser les contraires: rire et être terrifié à la fois. Le spectateur peut se retrouver totalement désarçonné en regardant son cinéma. Il ne sait pas s’il doit s’esclaffer, pleurer ou être mal à l’aise. Dans Coincoin et les Z’Inhumains, Van der Weyden et Carpentier interrogent deux curés accompagnés d’un groupe d’enfants dont ils ne cessent de caresser la tête. Si la scène a de quoi faire rire en raison du jeu d’acteur, on comprend que les hommes d’Église s’adonnent à des pratiques pédophiles. Dans Ma Loute, Dumont oppose les Van Peteghem et les Brufort, des personnages en apparence loufoques. André Van Peteghem est bossu, sa femme et sa sœur sont de véritables hystériques. La prestation des acteurs est bidonnante mais quand on découvre plus tard que la famille a coutume de se marier entre cousins et cousines ou entre frères et sœurs, laissant suggérer que leur dégénérescence physique et psychologique est dû à des mélanges consanguins, le ridicule des personnages est vu sous un angle plus terrifiant. De même avec les Brufort, le cannibalisme de ces prolétaires a de quoi inquiéter mais il est une fois encore contrebalancé par des ressorts comiques (décalage, répétition, accumulation…).

Ce grotesque, ce mélange des genres et des tonalités, trouve sa quintessence dans le Carnaval. Quelque chose dans les derniers films de Dumont qui relève d’une dimension carnavalesque. Bakhtine écrivait déjà dans La Poétique de Dostoïevski que le carnaval où “les lois, les interdictions, les restrictions qui déterminaient la structure, le bon déroulement de la vie normale sont suspendues”. Les festivités sont surtout l’occasion de briser les hiérarchies, de faire disparaître les frontières le temps d’un instant pour parvenir à rassembler les contradictions que ce soit la bouffonnerie et le macabre, les riches et les pauvres, les morts et les vivants… Le Carnaval serait de ce fait l’expression la plus aboutie du cinéma de Bruno Dumont : rassembler les contraires pour parvenir à la mystique. 

France': Cannes Film Review – The Hollywood Reporter

III- Que faut-il attendre de France? 

Le 25 août prochain sort au cinéma son prochain film, France. L’intrigue s’intéressera au parcours de France de Meurs, une journaliste vedette de télévision, qui a la suite d’un drame plongera dans une crise mystique. A ce sujet, Dumont fait toujours du Dumont. Il continue à s’interroger sur une nature humaine tiraillée entre le bien et le mal, l’obscurité et la lumière. Ce qui en revanche est assez inattendu de sa part est son désir de dresser un portrait du journalisme, du système médiatique et de la France contemporaine. Comme à son habitude, le film a beaucoup divisé au Festival de Cannes. Quand des critiques comme les Cahiers du Cinéma, Libération ont apprécié le dernier Dumont, d’autres comme Le Figaro, La Septième Obsession ou Ecran Large ont été profondément déçus. Si France est considérée comme un de ses œuvres les plus accessibles, la réaction laisserait suggérer que le cinéaste continue dans un style très grotesque. Le cinéma de Bruno Dumont n’est pas le plus facile à regarder. Ce n’est pas un réalisateur qui cherche à divertir, à porter un regard politique et social sur l’état de la société. Si jamais son prochain film vous intéresse, je vous invite grandement, avant de le voir, à regarder ses films notamment les derniers au risque sinon d’être déçu.

Thibault Benjamin Choplet

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