Top 5 des films de Bébel, l’indomptable

Lecture 5 min.

Bebel nous quittait en septembre dernier. Le cinéma français en deuil, face à la perte d’une figure emblématique, nous oblige à revenir sur les meilleurs films de sa filmographie dans un modeste, commémoratif et subjectif Top 5.

Un singe en hiver : à la recherche de l’ivresse

La plus belle gueule de bois cinématographique rythmée par l’authenticité d’un Gabin nostalgique, d’un Yang Tsé Tang guerrier mêlée à la folie douce d’un Belmondo s’inventant toréador. Ajoutez à cela les saillies de Michel Audiard dans l’écrin du petit village pittoresque au charme difficile de Villerville, voilà de quoi répondre à l’archétype même du film français « franchouillard ». Certains y verront le tintamarre de deux lamentables alcooliques, d’autres un rugissement libérateur et libertaire. L’authenticité est le maître mot de ce film. Les deux trublions, par la clef de leur boisson, s’ouvrent la porte d’une transcendance qui nous laisse pantois devant la banalité d’une vie rangée, sobre. Il y a bien plus que la simple beuverie, il y a une recherche, une rêverie. « Ce n’est pas l’alcool qui me manque, c’est l’ivresse ». L’apologie de cette ivresse, sans doute trop contagieuse, ne fut d’ailleurs pas du goût du gouvernement de cette époque (Gaullienne et rocailleuse) qui accumula censure et prévention sanitaire.

L’un est taciturne, soixantenaire, impériale et tourné vers son passé (du Gabin tout craché), l’autre est joviale, rêveur, jeune, sensible aux yeux de velours. Ce film relate la rencontre de deux âmes que tout opposent s’animant pourtant dans le fond de verres rapidement vidés au son de chants. Être le spectateur du dernier sursaut d’un vieil homme ravivé par la jeunesse et la fougue irrésistible d’un jeune pérégrin hispanique n’est pas une occasion à manquer. 

La réplique culte : « Monsieur Hénault, si la connerie n’est pas remboursée par les assurances sociales, vous finirez sur la paille. »

Pierrot le fou : entre naïveté et liberté 

Des mots, de l’écriture, de l’amour, une fuite, le Sud, la liberté, la chute… Pierrot le fou c’est d’abord une histoire de couleurs : des plans verts, puis jaunes, puis rouges, le bleu des yeux d’Anna Karina, le rouge du sang, le vert des pinèdes, le rouge des voitures, le bleu de la mer presque aussi bleu que le visage peint de Belmondo. Une diversité de couleurs se superposant au rythme des pérégrinations spontanées et irréfléchies des deux héros. 

Pierrot le fou c’est ensuite de l’art, partout, tout le temps. Romanciers, peintres, poètes, compositeurs se mêlent et s’imbriquent : des références à Rimbaud, poète aussi téméraire que le personnage qu’incarne Belmondo, à Céline avec la présence de deux de ses œuvres, autant qu’aux peintures de Matisse… Et puis Pierrot n’est-ce pas à l’origine le personnage amoureux, rêveur et dispersé de la commedia delle’arte ? Un surnom nous faisant oublier son véritable prénom, moins charmeur et répondant au terme de « Ferdinand » en référence au héros de Voyage au bout de la Nuit

Une ode à la vie au-delà des contraintes, des stéréotypes, de l’absurdité, un univers sans lois où l’inspiration d’un écrivain émerge dans un décor paradisiaque entre lecture et écriture. Le rejet de l’ennui, de la monotonie, le goût de l’aventure, le flirt avec le danger, bercé par des chansonnettes aux airs enfantins en signe d’insoumission au monde. Belmondo nous offre ici une prestation sensible mais puissante par son profond regard, ses répliques empreint de poésie, son refus des responsabilités fluctuant entre cascades et pirouettes en tout genre. 

Pierrot le fou s’impose comme un film précurseur du road movie, contemplatif tant visuellement, qu’auditivement. Il faut se laisser porter et emporter par la fougue des deux protagonistes vivant au gré de leurs passions, pulsions et états d’âme. Une ligne de conduite qui peut rappeler quelques rêveries à certains d’entre nous. Et, quel meilleur remède que l’insouciance pour ne pas terminer à bout de souffle ? En ce sens Godard dira « c’est l’histoire d’un petit soldat qui découvre avec mépris qu’il faut vivre sa vie, qu’une femme est une femme, et que, dans un monde nouveau, il faut faire bande à part pour ne pas se retrouver à bout de souffle ». 

La réplique culte : « Désespoir, amour et liberté. L’amertume. L’espoir. La recherche du temps disparu.» 

Le Professionnel : un héros à la française

Que l’on ne se méprenne pas, Le Professionnel ne fait pas partie de la catégorie films d’auteurs dans lesquels a pu jouer Bebel mais reste pourtant un pilier de sa filmographie. 

Policier embarqué dans une machination de laquelle il compte bien se sortir et se venger, Belmondo nous livre sa prestation la plus culte. À la cadence effrénée des combats, s’accole la fréquence impétueuse des répliques signées Michel Audiard. Loup solitaire mais charmeur de femmes, audacieux voire présomptueux, le personnage de Josselin Beaumont fait tourner les têtes et les cœurs sur une mélodie entêtante d’Ennio Morricone. Une bande originale si intemporelle et mémorable qu’elle fut la complainte de Bébel durant sa cérémonie d’hommage. L’épopée de Josselin sera autant semée d’embûches que de personnages stéréotypés ajoutant au burlesque. Vous y retrouverez le policier incapable et pathétique, le commissaire à la forte dose de testostérone, l’épouse dévouée et l’ennemi charismatique.

Certes culte mais, il faut l’avouer, également kitch. Le film ne tombe pas pour autant dans le nanar et s’ose même à quelques allusions aux westerns spaghetti lors du face à face ultime des deux figures fortes et viriles du récit. Quant à son dénouement, digne des plus grands films d’action, il vous laissera un certain goût d’accomplissement et d’amertume pourtant baigné de panache. 

La réplique culte : « Joss Beaumont, espionnage et châtaignes. » 

Le Magnifique : magnifiquement divertissant  

Avis aux amateurs, vous retrouverez dans cette comédie de Philippe Broca, un pastiche des films d’espionnage. Écrivain réservé et sans le sou, François Merlin manque à la fois de courage et d’aptitude pour la séduction. Il imagine alors, afin d’échapper à ses propres tares et incompétences, le personnage de Bob Saint-Clar, un double littéraire autant charmant que caricatural. Débute ainsi l’écriture du nouveau roman d’espionnage de François inspiré des protagonistes de sa propre vie telle que sa voisine Christine. 

Entre réalité et fiction, comédie et film d’action, Le Magnifique tire sa force des situations à la fois cocasses et loufoques mises en scène par un enchainement de qualité. De l’absurde ayant sans nul doute influencé la conception des OSS117 avec des scènes parfois quasiment identiques. 

La réplique culte : « Ici Bob Sinclar, j’écoute ! Ah oui, bonjour monsieur. La routine mon général, la routine. Vous dites ? Dévoré par un requin ? Ah ! Dans une cabine téléphonique ? Oui, très bien. »

À bout de souffle : la révélation de Bébel

À bout de souffle, film emblématique de la Nouvelle Vague signé, une nouvelle fois, Godard, suit le périple d’un voyou opportuniste en cavale. Le personnage frappe à la fois par son flegme et son oisiveté mais également par sa distance envers le monde réel à l’instar d’un Meursault camusien. Mais, à la suite de sa rencontre avec une jeune américaine, Patricia, il semble alors se réveiller de sa torpeur bien que la jeune fille essaye de freiner ses ardeurs soudaines. 

Le scénario, aussi simple que conventionnel, est rythmé par des scènes courtes continuellement entrecoupées, combinées à des dialogues que l’on pourrait croire improvisés, devenant presque lassants, à l’exception de quelques saillies bien senties. 

Cette structure peu habituelle traduit une probable volonté de ne garder que l’essentiel au détriment de certains mots de liaison. Ajoutez à cela des questions posées sans réponse et des phrases coupées abruptement. Malgré tout, une impression de désordre organisé émerge sous la musique jazz de Martial Solal.  

Belmondo, dans son premier grand rôle, porte le film par son charisme et sa gouaille. S’inscrivant complètement dans l’air de son temps, À bout de souffle met en lumière la recherche de l’indépendance et le rejet des lois de toutes formes, carcans imposés par la société. Une irrévérence aussi bien perceptible dans le scénario que dans les formes et académismes cinématographiques. Le film se veut libre et mobile, voire volatile comme son personnage principal. Il n’en reste pas moins tragique face au désarroi de ses protagonistes frôlant la crise identitaire. 

Au détour d’une discussion Patricia s’interroge, que choisir « entre le chagrin et le néant ? », les plus mauvaises langues chuchoteront que Godard a sans nul doute choisi le second.

La réplique culte : « Si vous n’aimez pas la mer… Si vous n’aimez pas la montagne… Si vous n’aimez pas la ville… Allez-vous faire foutre ! »

Léa Tuil et Marin Vitulo

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