Phantom of the Paradise : l’influence d’un film culte

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Sorti en salle il y a bientôt cinquante ans (1974), Phantom Of the Paradise est l’un des premiers longs métrages de Brian De Palma, réalisateur qui deviendra mondialement célèbre une dizaine d’années plus tard avec le très sulfureux Scarface (1983).

Avant de conter la vie de Tony Montana, le metteur en scène américain avait d’abord réalisé Get to Know Your Rabbit, film considéré comme un fiasco par son créateur lui-même. De Palma n’a pas pardonné à la Warner d’avoir considérablement modifié sa vision initiale du long-métrage. Dévasté, le réalisateur confesse son amertume : « On m’a pris mon film, on l’a remonté et on l’a tout simplement fini sans moi. J’ai été viré, c’est aussi simple que ça ».

Cette expérience traumatisante fait naître en De Palma la décision de ne plus jamais laisser quiconque prendre le contrôle sur ses créations. C’est à partir de cette dépossession de son œuvre que naît Phantom of the Paradise.

Adapté du roman Le Fantôme de l’Opéra de Gaston Leroux (1910), le film met en scène Winslow Leach (William Finley), jeune compositeur inconnu, qui essaye désespérément de faire connaître l’opéra qu’il a composé. Le producteur et patron du label Death Records, Swan (Paul Williams) est à la recherche de nouveaux talents pour l’inauguration du « Paradise, » véritable palais du rock qu’il veut lancer. Swan entend alors se servir de Winslow pour assouvir ses propres desseins.

À travers le long-métrage, Brian De Palma utilise une scénographique et une photographie impressionnantes, très singulières au service d’un thème récurrent dans le milieu artistique : le rapport de force inégal entre l’artiste et le producteur, entre celui qui souhaite créer et celui qui souhaite s’enrichir. Sujet remarquable d’autant qu’à l’époque, l’indépendance des artistes et la gestion de leur propre label n’est en aucun cas monnaie courante.

C’est dans cette logique que les décisions finales des producteurs, guidées par une logique d’enrichissement, priment sur les initiatives des artistes.

Le traitement brillant de ce rapport de force déséquilibré par Brian De Palma va, par sa puissance esthétique, influencer de nombreux artistes d’horizons divers.

i – Daft punk

Musiciens connus pour être anonymes, les Daft Punk étaient un duo formé par Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo. Nés dans les années 1970, ces deux Français se sont rencontrés sur les bancs du Lycée Carnot, dans le 17ème arrondissement de Paris, et ont très vite partagé une passion commune : le cinéma. L’œuvre du septième art qui les a rapprochés est le film Phantom of the Paradise.

Dans une interview pour le New York Times donnée en 2013, les artistes français affirment que Phantom of the Paradise est leur film préféré et qu’il est l’axe majeur de leur œuvre. 2013 est d’ailleurs la date de sortie de leur dernier album Random Access Memories, album dans lequel Paul Williams, interprète de Swan, figure sur le morceau « Touch ». L’acteur soupçonne le look du duo français, vestes de cuir et masques argentés, d’être un hommage à celui du Fantôme du film et à sa volonté de se cacher le visage pour se concentrer entièrement sur la création.

Le morceau « Touch » est celui utilisé dans la vidéo Épilogue, publiée le 22 février 2021 annonçant la séparation du duo français. La boucle est bouclée.

II – berserk

Écrit par Kentaro Miura (1966-2021), Berserk est un manga dont la publication commence en 1989. Le seinen raconte la vie de Guts, mercenaire solitaire, qui croise le chemin de Griffith, chevalier charismatique avec lequel il va s’allier pour parcourir un monde où l’Homme n’a d’autre destin que de s’avilir pour survivre. Véritable symbole du genre Dark Fantasy, Berserk parvient à traiter de nombreux sujets tels que le dépassement de soi, la solitude ou la religion à travers les illustrations sublimes du défunt Miura.

Griffith, chef de la Troupe du Faucon et principal antagoniste de la saga, porte un casque singulier, dont le dessin est directement inspiré de celui du Fantôme du film de Brian De Palma.

III – Laylow

Laylow, rappeur français actif depuis plus de dix ans, a vu sa popularité exploser à la sortie de son premier album Trinity, le 28 février 2020. Cinéphile, l’artiste affirme confectionner ses albums comme de véritables « films audio » en y incorporant de nombreux interludes. C’est notamment le cas dans son second album L’Étrange Histoire de Mr. Anderson qui sort à l’été 2021.

Surtout, Laylow est apparu sur l’EP Paradise du beatmaker Ikaz Boi (Damso, Hamza, Ateyaba) sorti le 1er janvier 2021. Sur un morceau qu’il partage avec Bonnie Banane, le rappeur lâche dans un couplet « Phantom of the Paradise, ils veulent voler ma cantate…». Laylow semble dire à son auditeur que « ils », les producteurs, veulent voler sa musique, fruit de sa créativité, précieuse à ses yeux et essentielle pour exprimer sa sensibilité.

Et si l’influence n’était pas évidente, le titre du morceau en question n’est autre que « Phantom of the Paradise » !

Un exemple plus contemporain, illustrant à quel point le film de De Palma a pu avoir un impact sur une variété impressionnante d’artistes, de DJs à mangaka en passant par l’un des rappeurs les plus singuliers et indépendants du rap français de ces dernières années.

IV – Dark vador

À l’époque du tournage de Phantom of the Paradise, George Lucas, grand ami de Brian De Palma, est, après avoir fini American Graffiti (1973), à la recherche d’idées pouvant nourrir le scénario de son prochain film Star Wars : Un nouvel espoir. Il atterrit sur le plateau de Phantom of the Paradise et est impressionné par la scénographie du film. Il emprunte à De Palma le masque lumineux, la respiration provenant d’un appareil et la voix rauque de Winslow défiguré pour imaginer le personnage de Dark Vador.

Dans Star Wars, Dark Vador porte une armure et un masque qui lui ont permis de rester en vie malgré ses blessures infligées à la fin de l’épisode trois, La Revanche des Sith. C’est grâce à ce mécanisme que l’on peut entendre la respiration mythique du plus grand méchant de l’histoire du cinéma et sa voix robotisée.

Cet accessoire est directement inspiré de l’histoire de Winslow qui perd l’usage de sa voix après un accident. Swan, le producteur véreux, lui fabrique alors une « boîte à sons » qui permet au compositeur de s’exprimer.

William Finley, interprète du Fantôme du film de Brian de Palma, confie que « quand Brian a vu Star Wars, il a dit à George : « C’est quoi ça ? Vador m’a piqué ma boîte à sons ! ». George a rigolé et il a dit : « en tout cas, elle est noire. » Vador ressemble beaucoup au Phantom. Sauf qu’il est plus grand et plus imposant. Mais je crois qu’il s’est inspiré du Phantom… Un petit peu. La boîte est en tout cas très Dark Vador. »

En conclusion, un demi-siècle après sa sortie, Phantom of the Paradise, œuvre démentielle née de la frustration de Brian de Palma après la sortie de Get To Know Your Rabbit, continue d’inspirer des générations d’artistes dans différents domaines.

Si De Palma conquiert son succès international grâce aux Mission Impossible, L’Impasse ou encore Scarface, il est également la référence plus discrète mais puissante de maîtres en leur matière grâce à la formidable comédie musicale horrifique qu’est Phantom of the Paradise.

Mattéo Capitaine

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