Les adaptations cinématographiques d’Elia Kazan

Cet article est le fruit d’un partenariat avec l’association littéraire « Les Bavards d’Assas ». Les membres de l’association « Les Bavards d’Assas » ont partagé leurs avis personnels sur les oeuvres littéraires, tandis que la rédaction de Salles Obscures s’est concentrée sur l’analyse de leur pendant cinématographique.

Ce premier article met à l’honneur le réalisateur Elia Kazan, un habitué des adaptations d’oeuvres littéraires notamment à travers ses films À l’Est d’Eden et Un tramway nommé désir.

Un tramway nommé désir : une pièce de théâtre signée Tenessee Williams

Au détour d’une partie de poker en cours, une femme d’une trentaine d’années, Blanche, venant d’une famille aisée, rend visite à sa petite soeur, Stella, qui semble avoir choisi un mode de vie et un mari radicalement différent de ses habitudes françaises de la petite bourgeoisie de son enfance. Lors de sa visite qui s’éternise, le passé de Blanche commence à se dévoiler, ses habitudes au goût de richesse apaisé ne parviennent pas à remplacer celles plus modestes de Stanley Kowalski, l’époux de sa sœur cadette, et de ses comparses de jeu.

Le bluff règne en maître dans cette pièce ; presque tous y sont soumis, et c’est parfois leur propre persuasion qui s’avère fausse et joue à leur encontre. Si Blanche accepte d’être damnée, non pour avoir choisi le mensonge mais pour “ce qui aurait dû être la vérité”, son jeu accapare progressivement ses barrières qui se voient de plus en plus faibles pour la protéger et tentant de l’éloigner de son mal être passé.

A l’image de sa grande soeur, Stella s’engouffre volontairement dans sa romance avec Stanley où la violence verbale est justifiée par son statut d’homme fort de la maison, où la violence physique est expliquée par sa consommation d’alcool le rendant menaçant, et où les jours malheureux sont absents de toute compréhension.

Seul Stanley Kowalski semble exempt du bluff ambiant, se posant en véritable croupier, c’est dès sa rencontre avec la protagoniste qu’il se montre méfiant et ne succombe aucunement à la stratégie d’innocente jeune femme adoptée par Blanche. Ce maître du jeu qui ne se fie qu’au “code napoléon” utilise cependant son agressivité et son animosité envers sa condition d’ouvrier, les femmes et même ses camarades, pour parvenir à ses fins, toujours accompagné de sa cigarette à demi allumée et de sa bière à moitié entamée.

Persuadée que sa quinte flush émanant de son statut de grande dame respectable saura lui ouvrir un avenir amoureusement radieux et rendre réelle la vie qu’elle s’est créée, Blanche Dubois sombre dans la folie, la guidant vers un destin tragique, l’emmenant loin de son désir d’une richesse matérielle et mystique. Pathétique, certes, mais surtout touchante et bouleversante par sa volonté de fuir ses douleurs passées en reconstruisant un futur désiré et désirable, là est sans doute son défaut principal : accorder une importance capitale au paraître en oubliant de faire apparaître sa véritable personnalité.

Un tramway nommé désir est un véritable all-in pour le dramaturge Tennessee Williams qui, par la cruauté de ses mots et le malaise ambiant régnant dans cette pièce, livre la réalité qu’il a connu dans sa jeunesse où son père, un commerçant alcoolique et fan de poker, a perturbé son enfance en faisant vivre à sa famille une misère perpétuelle. Transparence qui transperce la réalité qu’il a connue, c’est par cette seconde pièce de théâtre que Williams remporte son premier prix Pulitzer en 1948.

Sept cartes, les jeux sont faits. Pesante dès les premières didascalies, bouleversante au fur et à mesure que l’histoire se délie et que les sentiments enfouis et enterrés refont surface, mais aussi brutale par la violence des mots. A l’instar des prémices de l’écriture blanche, Tennessee Williams exprime par le plus simple des vocabulaires la bestialité humaine, la bêtise du racisme et le fossé béant entre la classe ouvrière, représentée par Stanley et ses camarades, et la petite bourgeoisie, incarnée par Stella et Blanche. Ce mélange social, culturel, et principalement humain, aboutit à un ménage en huis clos où tout le monde s’entend et personne ne se comprend, sans pour autant demander davantage de renseignement.

Mayssane

Un tramway nommé désir : un défi d’adaptation

En 1951, le film A street car named desire fait son entrée dans le monde cinématographique : c’est un défi d’adaptation que réalise l’américain Elia Kazan. Il s’agit en effet, initialement, d’une pièce de théâtre écrite par Tennesse Williams. Seulement, si la pièce fait a peu près 150 pages, le film, lui, dure 2 heures. C’est donc, dans un premier temps, un travail de réécriture qu’a du effectuer l’équipe du film et de nombreux dialogues ont été coupés. 

Néanmoins c’est sur la censure qu’Elia Kazan a du redoubler d’effort : il le sait, la pièce est une potentielle source de scandales. Jamais auparavant un film hollywoodien n’avait mis au coeur de son intrigue le simple désir charnel. Déjà dans l’intrigue plusieurs caractéristiques de l’histoire des personnages ne peuvent tout simplement pas figurer au scénario. La mort du mari de Blanche est, dans la pièce, un suicide car l’homosexualité de ce dernier avait éclaté au grand jour. En 1950, le gouvernement américain préfère utiliser le terme de « déviant » à celui d’« homosexuel » ; il n’est donc pas envisageable d’incorporer cet élément. La cause du suicide devient alors l’hypersensibilité destructrice de Blanche, qui apparait alors à l’image de Madame Bovary comme une hystérique plus ingrate qu’incomprise. Plus choquant encore, dans la pièce c’est une véritable scène de viol qui est décrite. Si à l’écran, le personnage de Stanley est représenté comme violent de manière constante, cette scène précise est laissée à l’appréciation subjective de chaque spectateur.

Au delà de la censure relative à la thématique du désir et des scènes représentant la tension sexuelle, ce sont des propos à caractère racistes qui ont été supprimés dans le film. Malheureusement, à cette époque de tels comportements sont socialement acceptés et considérés comme quelque chose de banal : il peut donc s’agir, même s’il est impossible de l’affirmer, d’une décision du réalisateur. 

Si le film participe à l’ancrage de la technique d’Actor Studio dans le paysage américain, il incarne aussi une forte volonté de s’éloigner du réalisme avec une mise en valeur du dramatique théâtral. Des détails tels que le nom de la ville d’origine de Blanche sont modifiés afin de se transformer en un lieu fictif. La mise en scène rappelle aussi les codes des représentations théâtrales, ce dont témoigne l’utilisation d’éclairage blanc faisant ressortir les personnages.  

Ce film marque aussi les débuts sulfureux de Marlon Brando au cinéma , bien que déjà initié au théâtre. Son physique imposant et charismatique correspond au rôle. Sa prestation accompagne celle de la belle Vivien Leigh. La performance de l’actrice principale fut si acclamée qu’elle gagna l’oscar de la meilleure écrite alors même qu’elle n’était pas le premier choix du réalisateur. 

Enfin, le format cinématographique permet de matérialiser un décor simplement décrit dans la pièce. En effet, c’est une ode à la Nouvelle Orléans qu’Elia Kazan se plaît à mettre en scène ; il rajoute même au scénario des plans en ville qui ne figuraient pas dans la pièce originellement. 

Clarisse

À l’Est d’Eden : un roman de John Steinbeck

À l’est d’Eden est sans doute l’oeuvre ultime de John Steinbeck. L’auteur l’a lui-même décrite comme l’aboutissement de tout ce qu’il a écrit par le passé. On le voit dès les premières lignes, à la lecture d’une description particulièrement belle et travaillée de la vallée de la Salinas, dans laquelle se déroule une grande partie de l’histoire. Le récit est divisé en quatre parties et c’est sur la quatrième partie que Elia Kazan a basé son film.

Le titre du livre est particulièrement intéressant puisqu’il fait référence au livre de la Genèse et l’histoire de Caïn et Abel avec laquelle l’auteur va réaliser des parallèles tout au long de l’histoire. Steinbeck y traite de thèmes tels que la dépravation et les préjugés, particulièrement bien illustrés par des personnages somptueusement imaginés.

Par son sadisme et sa violence poussés à l’extrême, le personnage de Cathy m’a particulièrement marquée. Si celle-ci a pu être critiquée comme représentation hyperbolique du mal, il me semble justement que ces traits de personnalité poussés à l’extrême permettent au lecteur une réflexion plus nuancée sur le bien et le mal, notamment sur nos propres choix.

Le personnage de Lee se révèle passionnant. Il permet à Steinbeck d’évoquer le prisme construit par l’apparence et les préjugés, déformant notre vision des autres et nous obligeant à changer en société. Lorsque nous ne sommes pas seuls, nous ne sommes jamais complètement nous-mêmes.

Au cours de l’histoire, Lee nous apparait comme le personnage le plus sage et éclairé. C’est à travers lui que se fait une grande partie de la réflexion sur l’histoire de Cain et Abel, notamment à travers le mot « Timshel », qui revient à plusieurs reprises. Ce mot hébreux signifie « tu peux » et porte la réflexion de l’auteur sur la dichotomie entre bien et mal. « Timshel » renvoie au libre choix humain et à ce constant tiraillement entre ces deux notions. Steinbeck va chercher plus loin qu’une réflexion simpliste entre bien et mal et nous invite, nous lecteurs, à une réflexion plus poussée, à travers des personnages aux multiples nuances. Caleb, par ses choix, peut vaincre sa nature et se tourner vers le bien. Mais cela demande du courage, courage que le personnage de Cathy n’a pas eu. C’est pour cela qu’elle est le mal incarné : car elle n’a jamais essayé de se servir de ce libre arbitre laissé à tous les hommes.

Timshel : « C’est peut-être le mot le plus important du monde. Il signifie que la route est ouverte. La responsabilité incombe à l’homme, car si tu peux, il est vrai aussi que tu peux ne pas. »

Romane

À l’Est d’Eden par Elia Kazan : la sublimation d’un destin meurtri

Quelques années après Un tramway nommé désir, Elia Kazan s’attaque à un monceau de la littérature américaine : À l’Est d’Eden de John Steinbeck. Alors que le livre est paru en 1952, le film est réalisé dès 1955. Seulement, le film ne se base que sur la dernière partie de l’oeuvre littéraire intégrale. Ainsi, l’oeuvre étant partiellement adaptée, c’est d’une vraie liberté d’interprétation que jouit le réalisateur. 

À l’Est d’Eden est donc un film qui se concentre sur la relation conflictuelle entre un père et son fils qui peinent à se comprendre. C’est d’ailleurs un thème qui poursuivra l’acteur James Dean notamment dans le film La Fureur de vivre, et qui s’impose indéniablement comme son domaine de prédilection. En effet, Elia Kazan a repéré James Dean lors d’une de ses représentations de la pièce L’Immoraliste. Il lui est alors paru évident que le personnage de Cal ne pouvait être joué par aucun autre acteur. La personnalité du personnage et celle de l’acteur se confondent : James Dean est lui même un jeune adulte timide, ayant traversé une adolescence troublée. Le jeu naturellement maladroit de James Dean permet d’amplifier les caractéristiques initiales du personnage : un fils rejeté par son père qui lui préfère son frère jumeau. Cette absence d’une figure paternelle faisant naitre un besoin de satisfaction résonne avec le passé de l’acteur qui, suite à la mort de sa mère, a été envoyé par son père, défaillant, dans un internat. 

Si film révèle pour la première fois James Dean au cinéma, c’est aussi le premier film en couleur et en CinémaScope réalisé par Elia Kazan. Ces nouveautés permettent au réalisateur d’offrir un film profondément marqué par la recherche d’une esthétique authentique. Les paysages sont donc un élément essentiel du film et dictent le rythme du scénario au même titre que l’intrigue. Si John Steinbeck est connu pour faire de ses écrits de véritables odes au territoire américain, il est certain que la caméra d’Elia Kazan a sublimé ses descriptions. 

C’est aussi une histoire d’amour innocente qui est contée dans le récit de Cal et Abra, initialement la petite ami de son frère jumeau. Thématique phare des films américains des années 50, elle prend ici une tout autre dimension : la conquête de la jeune fille se transforme en un champ de bataille opposant la fierté des deux frères. En parallèle de la recherche d’affection paternelle de Cal, le spectateur est donc face à un triangle amoureux. 

Si quelques critiques regrettent un ton trop dramatique, le film reste un classique et est illustre exemple d’une adaptation réussie tout en étant marquée par les touches personnelles du réalisateur, en témoigne son Golden Globe remporté en 1956. 

Clarisse

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