Le cinéma, miroir de la société ou outil de suggestion ?

Black Mirror est une dystopie actuelle, parfois rattrapée par la réalité. Cette série permet de mettre en lumière une dernière fonction du cinéma dans les relations internationales. Déjà dans Terminator les « robots tueurs » faisaient peur ; mais quand le sujet d’un épisode de Black Mirror semble, dans une moindre mesure, devenir réalité lors de la Convention sur les armes Conventionnelles aux Nations Unies, le cinéma en tant que miroir de société et outil de suggestion prend tout son sens[1].  Ce dernier est une véritable représentation d’une certaine « conscience collective » (§1) et dépasse parfois la simple représentation pour entrer dans le champ de la suggestion (§2). 

§1 – la « conscience collective »[2] au cinéma

La conscience collective est une notion forgée par E. Durkeim qui désigne « l’ensemble des valeurs communes au sein d’un groupe social »[3]. Une représentation d’une forme de conscience collective (certes exacerbée et utopiste) se retrouve dans une production cinématographique : Sense8. Cette série c’est le « germe d’une utopie planétaire »[4] mais ce qu’elle illustre surtout c’est l’existence d’une forme de conscience collective liant les individus. 

Cette série invite à la réflexion sur les rapports de force en géopolitique, pose des questions sur l’individualité et plus largement nous amène à réfléchir sur la conscience collective au cinéma[5]. Une conscience collective que l’on retrouve dans le traumatisme des attentats du 11 septembre 2001 et ses conséquences sur le cinéma post-apocalyptique (A). Cette conscience collective semble aussi témoigner des évolutions des rapports de force sur la scène internationale. On retrouve en effet de plus en plus de productions nostalgiques ou annonçant la fin d’un modèle (B). 

A. le traumatisme du 11 Septembre sur le cinéma post-apocalyptique

Le traumatisme du 11 septembre se retrouve dans les productions cinématographiques. Quand, dix ans après les attentats, le film de Allen Coulter, Remember Me, arrive en salles, le public se voit rapidement transporté en 2001. Les traces de ce traumatisme ouvertement retrouvé dans cette production de 2010, sont fréquentes dans le cinéma post-apocalyptique. Le temps d’Armageddon, Deep Impact ou encore d’Independence Day est révolu, la destruction massive, notamment par des engins volants semble inenvisageable, cela explique notamment pourquoi dans Avengers (2012), la catastrophe ne se réalise pas. 

Cependant, le 11 septembre n’est pas synonyme de la fin du cinéma post-apocalyptique qui, désormais, se retrouve au cinéma sous la forme d’une mémoire collective amenant à reconsidérer les explosions sur New-York ou d’autres villes du monde. La sortie repoussée de V pour Vendetta (2006) à la suite des attentats de Londres illustre bien ce constat. Il s’agit d’un passage temporaire dans une « ère de la peur »[6]. Il faut attendre plus de cinq ans pour voir apparaître les productions faisant réellement face aux attentats. Quant à la première destruction de New-York, elle aura lieu dans Cloverfield de Matt Reeves (2008). 

Si le cinéma porte les traces des traumatismes ayant ému la scène internationale, c’est qu’il se pose en véritable miroir de société. Il témoigne parfois de la nostalgie de certains Etats et des limites de leurs modèles. 

B. les productions cinématographique entre nostalgie et annonce de la fin de modèles sociétaux

La nostalgie de la grandeur étasunienne est étudiée dans l’œuvre de Johan HÖGLUND comme la manifestation d’une certaine nostalgie impérialiste. Cette tendance ressort notamment dans son analyse de King Kong (2005)[7]. On pourrait ajouter à cette analyse la série Stranger Things (2016) dont le choix d’époque n’est, à mes yeux, pas anodin. La série se déroule dans les années 80, où « tout était miraculeux : taux de croissance mirobolant, emplois crées par million […] ». Les Etats-Unis étaient une puissance économique et militaire de taille[8] De plus, la production de Stranger Things et sa diffusion ont eu lieu pendant la campagne et l’élection de Donald Trump dont l’ambition était de « Make America Great Again ».

Cependant, le temps n’est plus nécessairement à la grandeur des Etats-Unis. Cette prise de conscience sur l’évolution de la place du pays se traduit par des œuvres qui en apparence s’éloignent du sujet des relations internationales. En réalité, ces productions cinématographiques, par leur symbolisme, rappellent l’existence des mouvements anti-américains. Spring Breakers, Projet X, sont en effet le symbole de la décadence d’une génération et potentiellement de la fin d’un modèle incarné par cette jeunesse désabusée[9].

Cependant, ce constat est-il suggéré ou actuellement en cours de réalisation ? En effet, il reste nécessaire de replacer le cinéma dans ses fonctions. Il peut être un outil de propagande, de soft power ou un outil de suggestion. Plus qu’un simple miroir, le cinéma, même quand il est inspiré de faits réels, reste dans le registre de la fiction. Alors, au-delà d’un outil prémonitoire, le cinéma est bien là pour suggérer : suggérer du changement, suggérer un monde, suggérer une vision. Utopies ou dystopies, on semble dès lors s’éloigner de la prémonition et retomber dans un cinéma vecteur de convictions. 

§2 – Le cinéma un outil de suggestion

Au delà de révéler une fracture sociale (Slumdog Millionnaire, 2008),  ou les divers déboires du monde (Orange Mécanique, 1971), le cinéma s’adonne parfois à suggérer un nouveau modèle.

Après Gattaca, le réalisateur A. Niccol propose dans son long-métrage The Truman Show un message adressé au monde entier. On retrouve dans cette œuvre « l’allégorie de la Caverne »[10] qui amène à questionner notre monde matérialiste et artificiel. 

Dans un autre registre, le film The Hate You Give s’impose comme un miroir d’une société et des mouvements « Black Lives Matter » aux Etats-Unis. Ce-dernier comme dans la série Dear White People, offre un message d’espoir et induit une prise de conscience à grande échelle pour une transformation de la société et une lutte contre le racisme systémique[11].

Ces films à l’échelle internationale se posent donc comme des « archétypes universels engendrant des images de l’inconscient collectif »[12] et sont l’origine de transformations profondes ou du moins d’une prise de conscience généralisée. 

Après l’étude des héros du quotidien présents dans The Hate You Give, il aurait été possible de s’attarder de nouveaux sur les super-héros. Ces derniers sont souvent porteurs de suggestions, et en substance, véhiculent des messages similaires à ceux des productions davantage ancrées dans la réalité (Black Panther, Rayan Coogler ou Joker, Todd Philips). 

Néanmoins, pour conclure cette analyse sur la force de suggestion du cinéma, il s’agit ici de prendre pour exemple un l’œuvre du réalisateur sud-corréen Bong Joon-ho : Snowpiercer ou le Transperceneige en français. Cette dernière, sortie en 2013, met en scène une dystopie se déroulant pendant l’année 2031. Ce film est contemporain des impasses internationales sur la question du climat[13]. Il représente une catastrophe écologique entraînant une ère glaciaire sur la Terre. Les quelques rescapés se retrouvent alors coincés sur un train à faire le tour du monde continuellement sous le joug d’une dictature. Soleil Vert de Fleisher en 1973 avertissait déjà sur les risques de désastres écologiques pour 2022. Il est aisé de tirer de ce constat que le cinéma résonne avec des problématiques actuelles de lutte pour l’adoption de modes de vie alternatifs.  

Manon Videau


[1] https://www.lepoint.fr/pop-culture/series/black-mirror-ces-technologies-qui-rendent-plausible-la-saison-4–05-01-2018-2184288_2957.php, Black Mirror : ces technologies qui rendent plausible la saison 4, PAR HÉLOÏSE PONS, Publié le 05/01/2018 à 15:33 | Le Point.fr [en ligne].

[2] Simon DESPLANQUE, Note d’Analyse 35, Cinéma et relations internationales, Essai de Théorisation, Mars 2015 

[3] https://www.letudiant.fr/boite-a-docs/document/la-conscience-collective-2902.html

[4] Khalsi, Khalil, « L’entre-deux dans la série Sense8 : germe d’une utopie planétaire », Litter@ Incognita [En ligne], Toulouse : Université Toulouse Jean Jaurès, n°8 « Entre-deux : Rupture, passage, altérité », automne 2017, mis en ligne le 19/10/2017, disponible sur <https://blogs.univ-tlse2.fr/littera-incognita-2/2017/09/17/lentre-deux-dans-la-serie-sense8-germe-dune-utopie-planetaire/>.

[5] Ibid. 

[6] 11 Septembre 2001, ce que ça a changé au cinéma, L’Express [en ligne], Par Raphaël Bosse-Platière et Christophe Chadefaud, publié le 06/09/2011

[7] HÖGLUND Johan, American Imperial Gothic. Popular Culture, Empire, Violence, Londres : Ashgate, 2014, 224 p.

[8] Etats-Unis, fin de siècle « Manière de voir » #16, octobre-novembre-décembre 1992 [en ligne, disponible sur : https://www.monde-diplomatique.fr/mav/16/%5D

[9] Simon DESPLANQUE, Note d’Analyse 35, Cinéma et relations internationales, Essai de Théorisation, Mars 2015

[10] The Truman Show : Cinéma et imagination active, Tony Kashani, Dans Cahiers jungiens de psychanalyse 2007/4 (N° 124), pages 77 à 85

[11] https://www.franceculture.fr/emissions/le-tour-du-monde-des-idees/les-dictionnaires-americains-font-place-au-racisme-systemique

[12] The Truman Show : Cinéma et imagination active, Tony Kashani, Dans Cahiers jungiens de psychanalyse 2007/4 (N° 124), pages 77 à 85[13] Le Point International, Le sommet de Varsovie sur le climat dans l’impasse [en ligne] publié Novembre 2013, disponible sur : https://www.lepoint.fr/monde/le-sommet-de-varsovie-sur-le-climat-dans-l-impasse-23-11-2013-1761149_24.php

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s