Ryusuke Hamaguchi, la ressource de l’intime

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Le geste par lequel tout en se retirant en soi-même, on appelle l’autre à s’immiscer dans notre intérieur : c’est ainsi que le philosophe François Jullien définit « la ressource de l’intime ». On accède à l’intime par « cette ouverture – aventure – d’un « soi » pénétrant l’Autre et qui seule permet, ensuite d’être « auprès » : non plus face à face mais côte à côte face à « l’autrui » du monde. » Le cinéma de Ryusuke tient tout entier dans cette ouverture. Cette qualité atteint son paroxysme dans son dernier opus : l’intime est revendiqué à travers le récit liminaire d’une rencontre amoureuse où la parole devient chair.

Après le fraîchement oscarisé Drive my car, Ryusuke Hamaguchi dévoile à ce printemps son nouveau coup de maître : Les Contes du hasard et autres fantaisies. Révélé au grand public français par son prix du scénario à Cannes et son oscar du meilleur film international, le réalisateur et scénariste de 43 ans n’en est pourtant pas à ses premiers essais. Trois de ses films étaient déjà sortis dans l’Hexagone : Senses (en cinq chapitres, trois films, et plus de cinq heures au total) en 2018, Asako I & II, une production franco-japonaise, en 2019, et enfin quelques mois plus tard sortait son projet de fin d’étude au nom évocateur, Passion.

L’œuvre de Ryusuke Hamaguchi est un sanctuaire de l’intime. Un lieu où les personnages sont accueillis, écoutés, peuvent exprimer librement leurs états d’âmes et révéler leurs fêlures. Cette qualité n’est pas étrangère au parcours du réalisateur, qui après avoir achevé ses études, s’est consacré à la réalisation de trois documentaires sur les survivants du tsunami de 2011. Dans cette trilogie malheureusement inaccessible en France, il recueille la parole de ceux qui ont dû se réhabituer à vivre après avoir connu un cataclysme. Dans ses fictions ultérieures, ce ne sont plus des catastrophes naturelles mais des bouleversements intimes : la perte d’un être aimé, une relation destructrice, une séparation. Son cinéma a une dimension existentielle, au cœur des relations se joue une lutte contre l’aliénation, la conquête de sa propre intégrité.

Dans Senses, la parole est donnée, cinq heures durant, à quatre femmes quadragénaires, étouffées dans leur vie quotidienne, qui tentent chacune de retrouver leur propre voie, leur propre destin. L’aliénation des femmes de Senses se joue dans leur rôle d’épouse ou de femme au foyer. Toutes ne choisissent pas la rupture mais toutes veulent trouver un au-delà, une échappatoire. Dans cette quête, la voix est un catalyseur, un précieux instrument pour s’entendre et se révéler à soi.

Une scène reste à l’esprit : participant à un atelier d’improvisation, les protagonistes sont invitées à se toucher elles-mêmes, découvrant l’épaisseur de leur propre existence. Inspiré par son expérience, Hamaguchi fait de l’atelier de théâtre un élément récurrent de ses fresques intimes. Comme l’est pour nous le grand écran, l’espace du jeu est pour les personnages un sanctuaire, un lieu délimité et protégé, hors du monde, où par l’ouverture aux émotions et aux mots des autres on parvient à toucher quelque chose de soi.

Dans Drive my car, le théâtre est le lieu de vie du personnage principal. Dans ce drame récompensé à juste titre à Cannes et aux Oscars, Hamaguchi créé une rencontre entre deux solitudes dans l’habitacle d’une Saab rouge. Lui, célèbre acteur et metteur en scène, elle, jeune chauffeur qui a fui son île natale. Très différents l’un de l’autre, ils sont tous deux hantés par le souvenir d’une relation qui les a transformés. Il ne s’agit pas tant d’une histoire d’amour – l’amour est ce qui est advenu – que d’une histoire de partage, de dévoilement. Fruit de l’adaptation de trois nouvelles de Haruki Murakami, les récits s’imbriquent naturellement pour former une longue balade initiatique.

Sorti en 2018 au Japon et en 2019 en France, Asako I & II a fait beaucoup de bruit dans son pays natal pour une raison étrangère à l’œuvre : les tabloïds ont révélé la relation adultère entre les deux acteurs principaux, dont l’un était marié avec une mannequin et actrice extrêmement populaire, enceinte de leur troisième enfant. Une troublante coïncidence, car le sujet de ce long-métrage est précisément la passion et la fidélité. Dès l’introduction on peut craindre une bluette sans saveur, avant que s’installent subrepticement les éléments d’un conte fantastique.

[Et si voulez garder le suspense intact, nous vous conseillons de sauter le paragraphe suivant – bien qu’il ne dévoile pas l’apogée du film.]

Asako a connu dans sa jeunesse une passion dévorante pour un jeune homme mystérieux nommé Baku, disparu brutalement sans laisser de traces et devenant un souvenir de plus en plus fantomatique. Un beau jour, elle croit tomber nez à nez avec lui, mais il s’agit d’un sosie. D’abord troublée par cette similitude, elle apprend à connaître cet homme qui n’a en commun avec Baku que l’apparence, et qui est déterminé à l’épouser. Quelques années plus tard, mariée à celui qu’elle aime désormais tendrement, le fantôme magnifique réapparaît aussi brusquement qu’il avait disparu. Asako est alors plongée dans un abîme de contradictions. Hamaguchi touche au magique sans jamais y basculer, et nous offre des scènes finales d’une intensité folle. Rarement un film avait exprimé avec une poésie si limpide et éclatante la profondeur d’une décision.

[Fin spoilers]

Une image contenant personne, mur, intérieur, debout

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Enfin, avec les Contes du hasard et autres fantaisies, Ryusuke Hamaguchi offre à nouveau la preuve de son immense talent. Il se place lui-même dans la continuité des contes rohmériens, dont il confie admirer l’inventivité. La narration de ses « contes du hasard » est menée d’une main de maître, nouant des coïncidences d’où peut naître une vérité inexprimée mais aussi basculer un destin. Chacun de ces trois contes est imaginé par Hamaguchi lui-même, quand il tressait précédemment des nouvelles murakamesques. Le premier conte : « Magie ? », semble reprendre là où Passion s’était arrêté. Il est question de premières amours, de jalousie, d’errance sentimentale. La similitude avec Rohmer est au plus fort – et on ne peut s’empêcher de comparer la ravissante moue de Meiko (Kotone Furukawa) avec celle d’Haydée (Haydée Politoff, La Collectionneuse). Les personnages de « La Porte ouverte » et « Encore une fois », quant à eux, ont gagné en maturité. Universitaire vieillissant, femme au foyer, quarantenaires ressassant leurs regrets. La fantaisie surgit dans le quotidien : érotisme, provocation, jeu de rôle. Il n’est pas question ici de morale – le réalisateur cultive au contraire l’ambiguïté. Là où le jugement paraît naturel, il nous apprend à voir autrement. Car dans un Japon figé par des codes moraux étouffants, particulièrement pour les femmes, il faudrait au contraire oser faire un pas de côté pour être pleinement soi-même. Les événements ne sont pas matière à leçons, ni mise à l’épreuve de principes. Les hasards et coïncidences forment autant de bonheurs que de coups d’un destin aveugle. De ce ballet, des voix parviennent soudain à s’élever, se cherchent, et parfois, se trouvent. 

Hamaguchi a d’emblée écrit sept contes, avant de se rendre compte que les trois avaient ensemble une cohérence propre à former un film. Il faudra rester attentif, car les quatre autres sortiront prochainement.

En attendant, courez dans les salles obscures découvrir cette merveille.

Rosalie Thonnérieux

Sources :

  • L’intime – Loin du Bruyant amour, François Jullien, Grasset, 2013
  • Haruki Murakami, Des hommes sans femmes, Belfond, 2017 (traduction française)
  • Entretien avec Hamaguchi réalisé par Elise Domenach et Frédéric Merci, Positif n° 734, avril 2022, pp. 19

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