Cinéma et Guerre du Vietnam

Contribution extérieure

Cet article a été écrit par Edwin Maillet, membre du pôle rédaction de l’Association des Politistes d’Assas. Il est également disponible dans la revue n°3 de Mars 2022 de l’APA.

Lecture 12 min.

Introduction

Le cinéma est un élément évident du soft power, ce pouvoir d’influence entre les États basé notamment sur la culture, théorisé par Joseph Nye. À ce titre, l’influence du cinéma français est marquante puisqu’elle donne une forte visibilité à ce pays en dehors de ses frontières, alors que ses moyens restent limités. Cependant, l’impact du cinéma se retrouve également à l’intérieur des frontières d’un pays. Cet impact sur les mémoires autour de la guerre du Vietnam est un exemple frappant de cette influence. Ce conflit est l’un des moments marquants du XXème siècle et plus précisément de la Guerre Froide (1947-1991).

Il prend sa source dans l’invasion du sud-Vietnam par le nord-Vietnam communiste soutenu par la Chine en 1955. Dans sa stratégie d’endiguement (containment), les États-Unis décidèrent d’intervenir en 1965 pour soutenir le sud du pays contre le communisme. S’engage alors une guerre dans laquelle les Américains vont s’embourber et qui sera de plus en plus critiquée, notamment par une part importante de l’opinion publique de la superpuissance qui ne comprend pas l’intérêt de l’intervention et déplore les morts américains ainsi que les massacres à l’encontre des Vietnamiens. Finalement, le retrait américain a lieu en 1973, après un semblant d’armistice, que les Nord-Vietnamiens trahiront en 1975 en envahissant le sud. Au-delà de la controverse que suscita ce conflit et qui divisa les Américains, l’intervention au Vietnam est symbolique car elle marque la première défaite des États-Unis dans un conflit. 

Il est donc intéressant d’étudier les mémoires autour de cet évènement. Les mémoires, de manière générale, sont la manière dont on se souvient d’un événement particulier dans l’imaginaire collectif. Elles peuvent aussi bien être consensuelles et apaisées que clivantes et douloureuses pour le peuple qui a subi un événement traumatisant. Le cas du négationnisme vis-à-vis de la Shoah, ce mouvement qui consiste à nier l’existence du génocide des Juifs et des Tsiganes durant la Seconde Guerre mondiale (depuis interdit par la loi), montre bien l’ambivalence que peuvent revêtir les mémoires. De manière générale, elles peuvent être influencées par de nombreux facteurs, comme le discours politique. Le cinéma peut être un de ces outils notamment du fait de son aspect visuel et par sa manière de jouer sur l’émotion. Le cinéma désigne ici, non seulement les représentations de films en salles, mais, de manière plus générale, tout le « septième art » qui s’étend de la réalisation des films, à leur tournage et à tout autre processus qui entre dans la fabrication des œuvres. 

Aux États-Unis, les plus grandes réalisations sont notamment le fait d’Hollywood, centre de référence mondial pour le cinéma. Étudier l’impact du cinéma sur les mémoires permet de voir son rôle dans la société au-delà du simple divertissement mais également de souligner à quel point les mémoires sont plastiques et peuvent évoluer, se modifier, voir se déformer complètement avec le temps et les interventions de différents acteurs. 

Ce thème de recherche est fourni et développé et ce probablement pour plusieurs raisons. Cela tient sûrement à l’évènement en lui-même : la guerre du Viêtnam est un événement marquant de l’histoire mondiale et il est assez ancien pour qu’une grande partie des zones d’ombre ait été effacée. Mais les films traitant du sujet ont probablement aussi eu un rôle puisqu’ils ont, pour certains, marqué le cinéma de manière forte, la preuve étant les différents oscars ou palmes d’or cannoise venus couronner des chefs-d’œuvre aujourd’hui cultes. Le travail de recherche en a donc été facilité, la tâche la plus complexe étant la sélection des articles et ouvrages les plus pertinents. Toutefois, la grande documentation existant sur le sujet aura permis de le traiter de manière assez complète.

L’absence d’Hollywood durant le conflit

Durant la guerre, de nombreux reporters ont eu accès au conflit de manière relativement libre et ont pu filmer de nombreuses images de la situation sur place, y compris des combats. Celles-ci sont transmises quotidiennement à la télévision américaine et la guerre sera même surnommée “the living-room war” (“la guerre du salon”), parce que suivie en direct par les Américains depuis leur salon grâce à leur écran de télévision. Les citoyens des Etats-Unis sont donc témoins de la violence de la guerre qui commence à faire douter une partie de l’opinion publique sur l’intérêt de l’intervention et ses chances de réussite, comme le montre le revirement du journaliste Walter Cronkite, qui défendait ouvertement l’intervention, mais affirme pourtant : « nous devons mettre un terme à cette guerre. Nous sommes dans un bourbier et une impasse« 

Face à l’absence de consensus autour du conflit, la très grande majorité des cinéastes hollywoodiens ne voient pas l’intérêt de réaliser un film de propagande montrant le bien-fondé de l’intervention puisqu’une telle œuvre apparaîtrait nécessairement comme manquant de réalisme, du fait de la présence des nombreuses images du conflit. Toutefois, un film sera réalisé par John Wayne au cours du conflit. Celui-ci avait proposé au président Johnson de faire un long métrage « de façon telle que nous inspirerons une attitude patriotique aux Américains« . Les Bérets verts (The Green Berets) sort en salles en 1958. Mais face aux images du conflit, l’impact de cette production est très limité et le film est sévèrement critiqué pour son manque de réalisme. Cet échec de la volonté du réalisateur montre bien la difficulté pour Hollywood de se positionner vis-à-vis du conflit et explique donc l’absence presque totale de grands films durant le conflit. L’existence de nombreuses images du conflit est donc un frein important à la réalisation de films sur le Vietnam. L’historien Benjamin Stora  ajoute deux raisons qui permettraient de comprendre que si peu de films traitant de ce conflit aient été produits au cours de celui-ci. Il cite d’abord l’historien Edward F. Dolan, pour qui l’opinion publique mondiale jugeait cette guerre injuste. Ainsi, un film réalisé par les Américains eux-mêmes sur ce sujet aurait probablement été un échec commercial.


Selon une autre lecture, la raison principale pour expliquer ce phénomène est le sentiment de honte que cette guerre aurait provoqué chez les Américains, qui préféraient donc ne pas en parler. Cette deuxième raison montre bien le rapport compliqué des Américains vis-à-vis de la guerre du Vietnam. Elle polarise la société, entre une jeunesse qui s’y oppose fortement, et une autre partie de la population qui la soutient. Ainsi, la production d’un film à grand succès est empêchée par la faible rentabilité que prévoient les studios. De plus, cette guerre est un réel traumatisme. En effet, selon Jean-Michel Valantin, « l’identité américaine se construit sur l’idée que l’Amérique et ses colons sont le nouveau peuple élu et que leur Destinée manifeste est d’illuminer et de guider le monde vers sa rédemption et son salut ». Alors que les Américains avaient une haute estime de leur rôle et de leurs valeurs, le conflit entraîne une réelle rupture. De plus, l’incompréhension autour de l’intervention au Vietnam a provoqué une méfiance à l’encontre des institutions. Ce contexte permet de comprendre la difficulté du travail de mémoire autour de cette guerre. Il faut donc attendre la fin des années 1970 pour que les premiers grands films hollywoodiens traitant de la guerre du Vietnam soient réalisés.

des débuts compliqués

Dans les années 1970, la guerre du Vietnam commence à trouver sa place dans le cinéma américain mais reste un élément secondaire des films puisqu’aucun ne traite du quotidien des soldats durant le conflit avant la fin des années 1970. Les références à la guerre se trouvent plutôt dans le passé des personnages qui sont des vétérans. Ainsi, dans le film Taxi Driver de Martin Scorsese, sorti en 1976, le rôle qu’incarne Robert de Niro est celui d’un vétéran, rentré au pays et ayant des difficultés à se réintégrer dans la société. Bien que cela reste incomplet du fait qu’on ne traite pas encore du conflit en lui-même, cela montre que le travail de mémoire a bien commencé, et que la guerre n’est plus un sujet tabou. Ces mémoires, qui vont donc se développer en partie au cinéma, sont à l’époque très critiques vis-à-vis du conflit et des vétérans, qui sont montrés comme étant dangereux, violents, et incapables de se réintégrer à la société, comme le personnage de Robert de Niro cité précédemment. Les films mettant en scène ces idées sont toutefois des films de « série B », à petits budgets et non de grandes réalisations hollywoodiennes. L’angle choisi par les réalisateurs peut se comprendre d’abord car les Américains craignent le retour des soldats, qui pourraient importer avec eux le traumatisme qu’a provoqué le conflit. 

Ainsi, en 1972, Elia Kazan réalise Les Visiteurs (The Visitors) qui raconte l’histoire de deux soldats américains, condamnés pour avoir violé une jeune Vietnamienne, et qui décident de se venger de celui qui les a dénoncés. Ce portrait des vétérans traduit la manière dont ils sont considérés à leur retour. Selon Laurent Tessier, au-delà de la crainte qu’inspire leur retour, un autre élément peut expliquer le rejet des vétérans par la société. En effet, la guerre a entraîné un malaise dans la population, qui l’a donc poussé à rejeter la faute sur les soldats pour « éviter la culpabilité de la guerre et de ses dérapages ». Ainsi, ils sont décrits comme étant les responsables de la violence et des massacres ayant eu lieu, ce qui permet à la société en général de se dédouaner, en trouvant un responsable. De plus, selon Marjolaine Boutet, « les Vietnams vétérans sont l’incarnation de la guerre du Vietnam sur le sol américain, et la façon dont la société américaine les considère est révélatrice de son attitude à son égard ». Pour Marjolaine Boutet, le fait que les vétérans soient décrits comme des psychopathes traduit la volonté des Américains d’oublier ce conflit. On rend les vétérans responsables « de toutes les fautes, celle en particulier d’avoir tué des centaines de milliers de personnes sans être parvenus à faire triompher “le Bien”« 

Comme le montre le film d’Elia Kazan, la vision que la société se fait des vétérans se retrouve en grande partie au cinéma, même si les films alors réalisés ne sont pas des grandes productions hollywoodiennes. Cette image des anciens soldats se retrouve aussi dans les séries télévisées de l’époque, les criminels y sont souvent des vétérans. Les vétérans ne sont pas les seuls qui sont critiqués par la société et le cinéma. Des films critiques de l’appareil politique et militaire américain sont aussi réalisés, ce qui montre encore la recherche des responsables de l’échec du conflit. Ainsi, Les Trois Jours du Condor de Sydney Pollack, sorti en 1975, se veut une critique de la sécurité nationale, notamment représentée par la Central Intelligence Agency ou le Pentagone. Toutefois, à la fin des années 1970 a lieu un tournant du cinéma américain, puisque les premiers grands films hollywoodiens traitant directement de la guerre sont alors réalisés. 

Ce qui est marquant est notamment le fait que l’action de ces films prend place durant le conflit. En 1978, Michael Cimino réalise Voyage au bout de l’enfer (The Deer Hunter), et en 1979, Francis F. Coppola réalise Apocalypse Now. Ces deux films sont de véritables monuments du cinéma américain qui auront une forte influence sur les mémoires autour de cette guerre et seront d’ailleurs récompensés aux Oscars et aux Césars. Toutefois, pour Marjolaine Boutet, ces films sont trop outranciers sur la violence pour être réalistes. De plus, ils sont plutôt une exception à une époque où le Vietnam n’est pas traité de manière frontale au cinéma. Ils participent, du fait de leur violence, à une critique de la guerre. Mais leur impact sera essentiel dans le travail de mémoire des Américains. Ainsi, durant le conflit, et dans la période qui suit, les mémoires américaines autour de cet évènement sont loin d’être apaisées, ce qui traduit le traumatisme du pays. Toutefois, notamment grâce aux efforts des vétérans, le souvenir va peu à peu se pacifier, et devenir plus consensuel. Les réalisations cinématographiques sont encore une fois un très bon moyen de voir les évolutions dans la société, mais elles ont également eu un impact dans la création de ce consensus.

La réhabilitation des vétérans dans la société

Alors que l’imagerie populaire autour des vétérans de la guerre du Vietnam était jusque-là négative et qu’ils étaient marginalisés dans la société, ils vont être réhabilités peu à peu à partir des années 1980. Cela s’inscrit dans la volonté d’unifier le peuple américain du président Reagan, élu en 1980. Ainsi, le film First Blood (Rambo), réalisé par Ted Kotcheff en 1982, soit deux ans après l’élection, met en scène un vétéran, surentraîné du fait de son séjour au Vietnam. De plus, il est montré comme étant une victime du conflit, car son seul souhait, affirmé dans le film, est de servir son pays. Cette œuvre marque bien la transition, le changement de discours sur les vétérans. Alors qu’ils étaient considérés comme dangereux, ils vont devenir des héros, comme l’affirme Marjolaine Boutet : “le fait d’avoir participé à la guerre du Vietnam n’est alors plus une honte mais un motif de fierté, dès lors que l’on s’y est battu pour une “noble cause”.”. Le discours politique a eu un impact dans la réhabilitation des vétérans et du conflit de manière plus générale, puisqu’ici l’expression de « noble cause » est reprise de Reagan, qui l’utilisait pour parler de la guerre. 

Cependant, le cinéma a également eu un rôle central pour faire évoluer les mentalités. Ainsi, selon Marjolaine Boutet, avant la sortie de Platoon, le film d’Oliver Stone en 1986, aucune série télévisée ne situait son action directement au Vietnam. Ce film apparaît comme celui qui a fait définitivement, et de manière largement consensuelle aux États-Unis, fait passer les vétérans au statut de héros, et qui a permis à la société américaine en général d’accepter cette part de son passé. Cela s’explique d’abord par le fait que les vétérans vont trouver leur place dans le processus de réalisation, ce qui est nouveau à l’époque. Oliver Stone, le réalisateur de Platoon, est un vétéran de la guerre du Vietnam, tout comme Michael Herr et Gustav Hasford, les scénaristes de Full Metal Jacket de Stanley Kubrick. Cette évolution montre la volonté des vétérans de se réintégrer à la société, et de mieux faire accepter leur parcours. De plus, Platoon se veut comme un film réaliste, ce qui a été un réel argument de vente, mais qui a aussi permis de faire évoluer les mentalités, puisqu’il instaure un climat de confiance entre le spectateur et le film. Toujours selon Marjolaine Boutet, un personnage de vétéran qui attirerait la sympathie permettrait de faire évoluer les idées générales sur les anciens soldats en général. Cette volonté de réalisme traduit donc celle de réhabiliter les vétérans. Cette recherche de réalisme dans ce film se retrouve à de nombreux niveaux. Tout d’abord, de par son statut, Oliver Stone est très bien placé pour raconter ce conflit de l’intérieur, du point de vue des soldats. Il affirme d’ailleurs : “Je décidais de raconter ma guerre, telle que je l’avais vécue […] Personne n’avait encore fait un film réaliste sur le Vietnam, et je pensais qu’il était important que les gens n’oublient pas ce qui s’était passé […] Je voulais faire un film pour que ceux qui avaient été là-bas se souviennent et aussi pour rappeler aux jeunes générations que cette guerre avait eu lieu”

De plus, dans les bonus du DVD se trouve une version du film accompagnée des commentaires de Dale Dye, le conseiller militaire du film, qui, grâce à son statut, peut donner un point de vue objectif sur le film. Le film insiste aussi sur des éléments considérés encore à l’époque comme tabous : les tensions entre soldats américains (qui iront jusqu’au meurtre d’un soldat par un autre), les assassinats et les violences à l’encontre des civils vietnamiens, montrés avec une violence extrême puisqu’un soldat américain frappe à mort un handicapé, ou encore la toxicomanie. Le réalisme permet d’appuyer le message d’Oliver Stone et de donner une bonne image des vétérans. Toutefois, le réalisme n’est pas le seul but recherché par Oliver Stone. En effet, il souhaite aussi rendre hommage à tous ceux qui ont participé à ce conflit. Il se place ainsi, selon les termes de Laurent Tessier , comme un “entrepreneur de mémoire”, dont le but est d’imposer sa vision sur des questions mémorielles. Le cinéma fait ainsi partie des outils permettant d’atteindre ce but. L’auteur affirme que pour ce faire, le film doit être légitime (ce qui est atteint car le réalisateur est lui-même vétéran) et divertissant, surement car le film, pour avoir un impact sur les mémoires, doit être visionné par un maximum de personnages. De plus, il cite Charles Taylor, qui parlait de “l’exigence de reconnaissance” des groupes minoritaires, qui peuvent se sentir lésés. “La non-reconnaissance ou la reconnaissance inadéquate peuvent causer du tort et constituer une forme d’oppression, en emprisonnant certains dans une manière d’être fausse, déformée et réduite”

Dans le cas du Vietnam, les vétérans ont pu se sentir lésés, notamment au cours des années 1960 et 1970, où on les faisait passer pour violents. Cela explique l’émergence d’associations de vétérans, qui se veulent représentatives des anciens soldats, et qui agissent en tant qu’« entrepreneurs de mémoires », notamment en utilisant le cinéma. Le fait d’avoir utilisé le registre de la fiction et non du documentaire traduit bien ce travail d’« entrepreneurs de mémoire » que l’auteur décrit, car le fait de produire un contenu divertissant s’impose. Ainsi, le cinéma a permis de modifier la vision des vétérans, et plus largement du conflit. Si le discours politique, notamment de Ronald Reagan, a eu un impact et a probablement été nécessaire, le cinéma a joué un rôle qui n’est pas moins important.

La nécessité de l’art dans le travail de mémoire

Au-delà de la réhabilitation des vétérans, le cinéma a été essentiel pour que la société américaine fasse le deuil de cet évènement traumatisant. Il a notamment permis de réunifier la société américaine en réhabilitant les anciens soldats. Plus généralement, il a eu un rôle central dans le processus de guérison, que Laurent Tessier appelle « healing ». Il affirme que des groupes de vétérans, dont la volonté était de modifier les mémoires afin d’être reconnus, se sont constitués grâce à la sortie en salles en 1978 de Voyage au bout de l’enfer (The Deer Hunter). Ce film, qui montre le malaise des rescapés du Vietnam à leur retour au pays, aurait donc fait réaliser aux vétérans la nécessité de modifier le souvenir collectif de cet évènement.

L’exemple le plus frappant est l’histoire de Jan Scruggs, vétéran du Vietnam, qui, à la suite du visionnage de ce film, a l’idée de construire un mémorial en hommage aux soldats morts de cette guerre. Il fonde alors le Vietnam Veterans Memorial Fund, qui permet la construction à Washington D.C. du Vietnam Veterans Memorial. Tout au long de ce projet, les nombreuses controverses, notamment sur la forme du monument, permettent de voir ce processus de « healing« , puisque l’on accepte de discuter du conflit, on en débat, même si c’est de manière détournée. De plus, le monument a permis à de nombreux soldats d’accepter ce qui leur est arrivé et donc de passer à autre chose. En effet, de nombreux voyages organisés par des associations de vétérans avaient pour but de venir au mémorial, afin de se recueillir, de commémorer la mémoire des soldats morts au combat, comme une thérapie. La construction de ce monument, essentielle dans le processus de guérison qui suit le conflit, a été impactée directement par le cinéma, qui a permis de mettre le doigt sur un sentiment partagé par de nombreux vétérans. 

D’une certaine manière Platoon a eu le même rôle, puisque les vétérans, incapables de mettre des mots sur leur vécu au Vietnam, étaient en mesure de montrer à leurs proches leur expérience. Au-delà de leur réhabilitation dans la société, le cinéma a donc permis aux vétérans de se réhabiliter vis-à-vis d’eux-mêmes et donc d’accepter ce qu’ils ont vécu au Vietnam. Le rôle du cinéma dans le processus de guérison est évident, mais il est essentiel pour les mémoires de manière plus générale. En effet, Laurent Tessier explique qu’avec le temps les mémoires se fixent non pas sur un souvenir concret, mais sur les représentations artistiques autour d’un évènement. Il cite par exemple la bataille de Waterloo, qui, dans l’imaginaire collectif, s’incarne par les tableaux ou les romans qui la décrivent. De la même manière, le rapport des générations qui n’ont pas connu la guerre du Vietnam à celle-ci est fortement impacté par le cinéma. 

Ainsi, les mémoires ont tendance, avec le temps, à se confondre avec les représentations artistiques qui sont faites des évènements. Le caractère réaliste d’un film comme Platoon est donc essentiel aujourd’hui. De plus, en jouant sur le registre de la fiction, et donc de l’émotion, les réalisateurs font passer, au-delà d’un message simplement factuel, fait de dates et de chiffres autour de l’évènement, de réelles sensations. Même si les films ne collent parfois pas totalement à la réalité, les émotions qui s’en dégagent sont un moyen pour les jeunes générations de faire le travail de mémoire. Du fait du traumatisme qu’elle a été, la guerre du Vietnam a nécessité un long travail de guérison. Le cinéma en a été un instrument nécessaire qui a notamment permis de réhabiliter les vétérans, en leur permettant de partager toutes les souffrances qu’ils ont endurées. Cela montre la nécessité de l’art, et plus largement de la culture dans notre société et dans le monde, puisqu’il permet de faire réfléchir la société et parfois même de la faire évoluer.

Edwin Maillet

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