After Life : une fin heureuse dans un monde misérable

Lecture 8 min.

La troisième et dernière saison d’After Life, série écrite, réalisée et interprétée par Ricky Gervais, vient de sortir sur Netflix.

Ricky Gervais est un comédien britannique de stand-up au talent rare. Un humoriste satirique qui, à l’époque où le droit d’intimider coïncide avec le devoir d’être offensé, a décidé de ne plus se taire, réalisant un acte réactionnaire face au présent. Créateur de séries telles que The Office et Derek, Gervais a un style brillant, vulgaire, impudique, téméraire. Véritable criminel de la satire en liberté, représentant de l’idée que l’on peut plaisanter de tout, il a été cinq fois le présentateur des Golden Globes pour devenir « la personne la plus redoutée de la salle ».

Gervais est un penseur qui a décidé de combattre les absurdités du monde en se débarrassant du désir d’être meilleur, en faisant preuve d’un culot presque surréaliste pour se débarrasser de toute agressivité, en se moquant des étiquettes, en attaquant, depuis les chaussures de l’Anglais commun, les géants inatteignables d’Hollywood et les opinions des masses, en clouant tout le monde au pilori sans distinction y compris lui-même.

After Life, en voulant s’attaquer à l’une des sociétés les plus superficielles et les plus gâtées de tous les temps, pose la question de donner une sorte d’invincibilité, le seul véritable superpouvoir de notre époque, à un homme ordinaire.

Tony, journaliste pour un journal local, perd sa femme à cause d’un cancer et entre dans une profonde dépression qui le conduit à abandonner toute inhibition, se vengeant de toutes les farces socialement acceptées et silencieusement entretenues par la communauté, nous déchargeant du fardeau de toutes ces responsabilités qui font partie du problème global. Athée convaincu, il a perdu le sens de son existence et veut se venger, en libérant sa pensée, de toutes ces injustices quotidiennes subies, ou infligées, par chacun d’entre nous.

After Life est un spectacle qui veut mettre tout le monde en faute, une transposition narrativement cohérente de la logique satirique de la comédie, où rien n’est sacré et où personne n’est intouchable (sauf les chiens). Gervais a ainsi l’occasion de mettre en scène un large répertoire idéologique depuis la phase la plus caustique de sa comédie où l’ingérence de la religion, ainsi que celle des règles générales et non écrites de la société, sont exposées par un homme profondément frustré et désabusé qui ressent le besoin de ne plus laisser passer aucun des fléaux du monde moderne.

La série, décrite en termes généraux, pourrait tromper les attentes du spectateur, convaincu qu’il se retrouvera en présence d’une énième comédie d’excès, colorée et déjantée, où la naïveté de notre époque est égratignée par des funambulismes comiques fantasques, souvent vulgaires, ou des monologues dramatiques particulièrement profonds.

C’est tout le contraire.

Ce qui est fascinant dans cette série, et dans le personnage que Gervais a créé, est la charge empathique qu’il construit avec le spectateur. Tony est un homme ordinaire. Brillant mais toujours ordinaire et dont la douleur, pour nous, est parfaitement lisible. Son statut d’homme en colère n’est pas imputable à la construction d’un personnage brisé, maudit, coincé dans le drame de ses failles et de la fragilité qui en découle, mais repose sur la réaction déclenchée par quelque chose d’aussi fort que la mort, qui est venue briser le concept tout aussi universel de l’amour, conduisant à une pensée si sèche, dans son honnêteté, qu’elle déstabilise l’existence d’un animal qui ne vit alors plus que par instinct.

Gervais veut s’attaquer aux piliers fragiles d’une humanité enfermée dans des automatismes complètement irrationnels en posant et reposant toutes ces questions que personne ne veut jamais se poser, trop effrayé de découvrir qu’il est un parfait idiot, et même un peu arrogant.

After Life contient, cependant, une charge satirique très subtile et, en voulant introduire et désamorcer les idiosyncrasies du monde moderne, Gervais n’oublie pas de tout rendre plausible à commencer par un drame utile pour soutenir la pensée corrosive de ses idéologies.

La série, composée de six épisodes par saison d’une durée moyenne de vingt-cinq minutes, grâce à cette structure et à l’essentialité sèche et non rythmée, presque gênante, de la télévision britannique, à la The Office, adopte un ton léger, mélancolique, doux-amer, où le clown du spectacle est non seulement triste mais aussi très en colère.

Dans After Life, il y a un temps pour la réflexion, pour le drame, pour la comédie, jamais explosive ou racoleuse mais toujours mesurée, montrant la recherche d’un Gervais qui, dans son désir de disséquer l’humanité, devient incroyablement empathique et chaleureux.

Le but n’est pas de créer un personnage brillant ou trop excessif dans ses débordements émotionnels, comme l’ont souvent fait les différents Dr House, Californication ou BoJack Horseman, créant ainsi des demi-dieux qui parlent du haut d’un très haut podium, mais de présenter au public l’homme de la rue, un Joe moyen qui, pour une fois, n’est pas rabaissé au rang de commun et donc de stupide.

Ricky Gervais s’éloigne de la figure du moralisateur de masse, met en vitrine le costume du clown et du jongleur du quotidien et se met dans la peau de son moi commun, d’un personnage faillible et critiquable. Ricky Gervais écrit un spectacle qui fonctionne, frappant par sa forte honnêteté avec le public, dépassant l’idée d’un simple et agréable divertissement, taillant autour d’une parabole de sa logique d’auteur une ambiance désagréable, triste et en même temps légère dans son hilarité mordante.

After Life est une série représentative de la poétique du stand-up comedian anglais, caustique et sincère, insensible et chaleureuse, pop et punk, intelligente et ordinaire.

Un petit bijou dont la vision est impérative pour le public convaincu qu’il n’a jamais à se poser la question, et câline pour ceux dont les doutes sont désormais gras au bord de l’absurde. 

Sara Karim

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