Broadway fait son retour sur grand écran, pour le meilleur et pour le pire

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Adapter les classiques de Broadway sur grand écran a toujours été l’un des passe-temps favoris, et rentables, des studios hollywoodiens. Le procédé a d’ailleurs donné naissance à certaines des plus grandes comédies musicales, voire des plus grands films de tous les temps. De West Side Story à Grease en passant par La Mélodie du Bonheur ou Funny Girl, tous existaient à Broadway avant de devenir de grands succès cinématographiques. Toutefois, le genre était mystérieusement tombé en désuétude dans les années 1980-1990, avant de faire un retour en force spectaculaire au début des années 2000. 

En 2002, Rob Marshall et son film Chicago réussissaient l’exploit de remporter l’Oscar du meilleur film, ainsi que cinq autres statuettes, une première pour une comédie musicale depuis Oliver! de Carol Reed en 1968. Chicago était en fait l’adaptation cinématographique de la comédie musicale éponyme à succès de Broadway, créée par le légendaire Bob Fosse (All That Jazz, Cabaret…) en 1975. Ce succès inespéré a ouvert la voix à une flopée de nouvelles adaptations, plus ou moins réussies, qui culminent ces derniers temps avec la sortie du West Side Story de Steven Spielberg. Retour sur le meilleur et le pire de ce début de millénaire très Broadway. 

Le meilleur : Chicago, de Rob Marshall (2002)

On commence avec celui par qui tout arriva, l’origine de cette nouvelle vague d’adaptations : Chicago. Ici, il est question de femmes en prison et de rivalités féminines sur fond de tango lascif. Le duo Catherine Zeta-Jones/Renée Zellweger fait mouche dans cette adaptation grandiose et moderne du classique de Broadway. Rob Marshall réinvente une forme d’outrance que l’on croyait révolue, à l’aide d’une partition largement mise en valeur. Le film se double aussi d’un propos très contemporain sur la célébrité éphémère que nous offre les médias et anticipe déjà les dérives de la société de l’information autant que la libération de la parole chez les femmes. Une grande réussite. 

La scène qu’on retient : le mythique Cell Block Tango, où les prisonnières racontent tour à tour le crime qui les a conduites en prison. Une présentation dans les règles de l’art. 

Le pire : Les Misérables, de Tom Hooper (2012)

Pari risqué en 2012 lorsque Tom Hooper se lance dans une adaptation cinématographique de ce classique de Broadway, pourtant créé en France dans les années 1980. À l’arrivée, le réalisateur se prend les pieds dans le tapis et s’attire les foudres de la critique et du public. D’un sérieux abyssal, le film perd le souffle épique du spectacle d’origine et souffre de tellement de défauts qu’il serait difficile de tous les citer. Bien que séduisante sur le papier, l’idée de faire chanter les comédiens en live sur le tournage pour éviter le playback en studio se retourne contre Hooper et son film et trahit des performances largement en-deça, telles que celle de Russel Crowe qui passe totalement à côté de son rôle. Mais qu’il se rassure, le reste du casting, XXL au demeurant, ne fait guère mieux. 

La scène qu’on retient : la performance remarquable (et live donc) d’Anne Hathaway en Fantine sur I dreamed a dream. Un grand moment de comédie musicale pour une chanson extrêmement difficile. 

Le meilleur : Hairspray, d’Adam Shankman (2007)

Il s’agit ici d’un aller-retour. A l’origine, il y a un film éponyme de John Waters sorti en 1988, adapté en comédie musicale à Broadway en 2002. Un spectacle au succès jamais démenti depuis, qui a poussé Adam Shankman à en réaliser une version cinématographique en 2007. Un film dingue, totalement dans l’esprit de celui de John Waters. Dans Hairspray, une jeune fille ronde rêve de participer au Corny Collins Show mais voit son rêve potentiellement compromis après avoir combattu l’injustice raciale dans une manifestation. Hairspray est une comédie musicale complètement loufoque, doublée d’une leçon de tolérance mémorable, le tout servi par un casting aux petits oignons (Nikki Blonsky, Michelle Pfeiffer, Christopher Walken, Zac Efron). Mention spéciale à la performance truculente de John Travolta qui incarne… la mère du personnage principal. 

La scène qu’on retient : évidemment le numéro final, You can’t stop the beat, la meilleure chanson de tout le film. 

Le pire : Jersey Boys, de Clint Eastwood (2014)

Adaptation d’une comédie musicale à succès, elle-même adaptée de la véritable destinée du groupe The Four Seasons, Jersey Boys est un Eastwood plutôt réussi (la sublime affiche), mais une comédie musicale franchement ratée. Le classicisme exacerbé du réalisateur américain transforme cette success story flamboyante en thé dansant de l’après-midi. S’il fut sage de convoquer les acteurs de la comédie musicale pour interpréter le rôle des quatre garçons, cela donne aussi des performances globalement décevantes en dehors des numéros musicaux. Un film moyen donc, aussitôt vu, aussitôt oublié. 

La scène qu’on retient : la reprise très efficace de Can’t take my eyes off of you par John Lloyd Young. 

Le meilleur : Mamma Mia! De Phyllida Lloyd (2008)

Il n’est sans doute pas nécessaire de présenter ce film, ni même la comédie musicale à succès dont il est inspiré. Mamma Mia! est une sorte de medley des plus grands succès d’ABBA avec pour toile de fond un mariage en Grèce et la quête de père de la mariée. L’atout principal de ce film est sans conteste l’immense Meryl Streep qui s’en donne à coeur joie en matriarche disco et donne littéralement vie à l’histoire, accompagnée de Christine Baranksi et Julie Walters. L’exemple parfait du feel-good movie, sans doute loin d’être exceptionnel mais parfaitement exécuté, interprété et calibré. Un modèle de comédie musicale. 

La scène qu’on retient : l’interprétation endiablée de Dancing Queen par Meryl et sa bande. 

Le pire : Rent, de Chris Columbus (2005)

Adaptation difficile du chef-d’oeuvre de Jonathan Larson, Rent version cinéma avait pourtant comme souvent convoqué l’intégralité ou presque du casting original, dont l’incontournable Idina Menzel. Pourtant, rien ne va dans cette adaptation trop lisse du manifeste de Larson. La pièce d’origine raconte le combat d’une bande d’amis qui font face au SIDA, aux difficultés financières et à la mort dans les bas fonds de New York. Dans le film, les personnages sont monolithiques, la réalisation de Columbus franchement lassante, quand elle n’est pas inexistante, et l’ensemble s’avère irrémédiablement ringard. Un ratage en beauté pour quiconque connaît l’oeuvre d’origine, véritable tour de force contestataire d’un trentenaire écoeuré par l’abandon de toute une génération, ici transformée en enfilade de numéros musicaux surannés. 

La scène qu’on retient : Si Take me or leave me et La Vie Bohême sont des classiques, c’est surtout la scène d’introduction et sa ballade bouleversante, Seasons of love, qui marquent le spectateur.

Le meilleur : Dreamgirls, de Bill Condon (2006)

Récit de la création du mythique groupe The Supremes, dont faisait partie une certaine Diana Ross, Dreamgirls est une adaptation très réussie du musical du même nom, qui apporte à l’original d’incroyables performances d’actrices et d’acteurs (Eddie Murphy aurait dû repartir avec son Oscar), mais surtout de véritables prouesses vocales, de la part de Beyonce, qui trouve ici son meilleur rôle, comme de Jennifer Hudson qui explosera sur la scène mondiale à la suite de ce long-métrage et interprète quelques uns des morceaux les plus difficiles du film. Le film est aussi le récit d’une industrie cruelle, superficielle, qui n’hésite pas à sacrifier le talent sur l’autel de l’image. 

La scène qu’on retient : si la chanson la plus connue du film est sans aucun doute Listen, interprétée par Beyonce, elle ne vaut pas l’exploit vocal de Jennifer Hudson sur And I am telling you I’m not going

Le pire : Nine, de Rob Marshall (2009)

Navet XXL en vue pour ce gros film ampoulé au casting démesuré d’un Rob Marshall espérant réitérer l’exploit de son Chicago. Nine est une relecture boursouflée du 8 et demi de Fellini, sur la crise identitaire d’un réalisateur en guerre avec ses démons. Malheureusement, rien ne fonctionne dans ce film, ni l’alignement de stars vaguement chanteuses (Cotillard, Kidman, Cruz, Sophia Loren, Judi Dench, Fergie), ni Daniel Day-Lewis, plus cabotin que nécessaire et dont c’est probablement le pire rôle, ni les chansons remplies de clichés sur l’Italie (Cinema Italiano, Be Italian et autres titres tout en subtilité). Reste que la chorégraphie très travaillée de Rob Marshall sauve l’ensemble du naufrage total. Mais le bateau prend sérieusement l’eau. 

La scène qu’on retient : Difficile de choisir un numéro parmi cette succession de tableaux insipides, mais ce serait sans doute Cinema Italiano de Kate Hudson. 

Le meilleur : West Side Story, de Steven Spielberg (2021)

Présenté comme un remake du film culte de Robert Wise de 1961, West Side Story 2021 est en fait tout simplement une nouvelle adaptation de la comédie musicale de Stephen Sondheim, probablement l’une des plus connues au monde. Et cela a son importance car le film de 1961 avait en effet passablement modifié le livret d’origine lors de son adaptation pour le cinéma. Spielberg, quant à lui, colle à la comédie musicale et donne en plus à sa version une vraie dimension viscérale. La réalisation énergique et enflammée du cinéaste, les performance bluffantes d’Ansel Elgort, Rachel Zegler et Ariana DeBose et les sublimes numéros musicaux suffisent à faire de West Side Story 2021 l’un des sommets de la comédie musicale. 

La scène qu’on retient : la relecture mythique de la scène du balcon avec Tonight

Le pire : Le Fantôme de l’Opéra, de Joel Schumacher (2004)

Avalanche de kitsch pour cette adaptation de la comédie musicale éponyme par le regretté Joel Schumacher, elle-même adaptée du roman pseudo-policier de Gaston Leroux. L’histoire est mythique : un homme défiguré hante les sous-sols de l’Opéra Garnier, et aime secrètement Christine, une jeune danseuse dont il fera progressivement la star de l’opéra. Difficile de blâmer le film pour sa ringardise, inhérente au matériau d’origine, mais la réalisation poussive et outrancière de Schumacher n’arrange pas l’affaire. Rajoutez à cela trois interprètes d’une fadeur presque effrayante (Emmy Rossum, Gerard Butler et Robert Wilson) et la prestation vocale gênante du Fantôme et vous obtenez un film plutôt mauvais, trop long mais surtout trop lourd. 

La scène qu’on retient : The Phantom of the Opera, ballade rock mythique qui raconte le lien indéfectible entre Christine et le Fantôme. 

Le meilleur : Hedwig and the angry inch, de John Cameron Mitchell (2001)

Sorti avant Chicago, Hedwig and the angry inch est une merveille de comédie musicale qu’il faut s’empresser de découvrir si ce n’est pas déjà fait. Le film, inspiré du musical, raconte l’histoire d’Hedwig, une femme trans leadeuse d’un groupe de rock qui sillonne les Etats-Unis pour se produire dans des lieux plus glauques les uns que les autres. Mais Hedwig sait qu’elle est une star, et le prouve chaque soir en concert. Elle raconte dans ses chansons son enfance tourmentée en Allemagne de l’est, mais aussi son changement de sexe et ses histoires d’amour. Un film flamboyant, qui a la bonne idée d’être court, et qui fait la part belle à des numéros musicaux d’anthologie, constamment au service de l’histoire. Un véritable manifeste pour la tolérance. 

La scène qu’on retient : la sublime Wicked Little Town, dans laquelle Hedwig exprime sa colère envers la ville qui l’a méprisée. 

Le pire : Into the woods, de Rob Marshall (2014)

Rob Marshall encore, mais nouvel échec pour une adaptation impossible, celle d’un classique de Broadway intitulé Into the Woods, qui croise CendrillonJack et le Haricot magiqueLe Petit Chaperon rouge et Raiponce, à travers l’histoire d’un couple de boulangers et de leur fils. Ici, ni la présence de Meryl Streep ni la partition de Stephen Sondheim ne sauvent le film. Empêtré dans une histoire inutilement complexe et franchement poussive, le film s’enlise dans un sentimentalisme gênant et se perd entre tous ses personnages et toutes ses têtes connues. Si Emily Blunt s’en sort admirablement bien, James Corden repousse les limites du malaise jusque des zones alors inexplorées. 

La scène qu’on retient : le jeune Daniel Huttlestone et son interprétation ultra convaincante de Giants in the Sky, un morceau très difficile de ce qui est de l’aveu-même de Stephen Sondheim son oeuvre la plus exigeante. 

Le meilleur : Sweeney Todd : Le Diabolique Barbier de Fleet Street, de Tim Burton (2007)

Tim Burton + Broadway + Johnny Depp + Helena Bonham Carter + des tourtes à la viande = forcément un bon film. Dans cet hybride surréaliste, entre film d’horreur et comédie musicale, Johnny Depp incarne un barbier qui revient à Londres pour sen venger d’une peine injuste et massacre ses clients à coups de rasoir avant d’en faire des tourtes. Un film complètement loufoque et extrêmement sanglant, encore une fois basé sur une comédie musicale de l’inarrêtable Stephen Sondheim. Si celui-ci avait confié qu’aucune des adaptations sur grand écran de ses comédies musicales ne trouvait vraiment grâce à ses yeux, il avait pour celle-ci admis être admiratif du travail fait par Tim Burton, et on le comprend. Sweeney Todd est une comédie musicale étonnamment pessimiste, sombre, et ultra stylisée. 

La scène qu’on retient : cette ballade pour la bien aimée disparue, Johanna, reprise par un Johnny Depp étonnant de sensibilité. 

Le pire : Rock forever, d’Adam Shankman (2012)

Tom Cruise peut-il sauver n’importe quel film ? Réponse dans Rock forever, adaptation bancale d’un classique de Broadway, Rock of Ages, qui compile certains des plus grands morceaux du rock anglo-saxon (Bon Jovi, Pat Benatar, Europe etc.) dans un même spectacle. Un film à l’esthétique totalement ringarde, habité par un Tom Cruise en roue libre et une Julianne Hough transparente. Si le scénario ne pèse pas lourd (l’histoire d’amour sur fond de célébrité recherchée entre une provinciale et un citadin), le film fait l’erreur de se concentrer uniquement sur son interprète principal pour en faire un enchaînement de clips démodés vaguement agencés les uns avec les autres, dans un ensemble bancal et navrant. 

La scène qu’on retient : l’interprétation finale de Don’t stop believin, morceau depuis canonisé grâce à une autre comédie musicale sur petit écran, Glee

Le meilleur : D’où l’on vient, de Jon Chu (2021)

Adaptation récente de la comédie musicale de Lin Manuel-Miranda (Hamilton, Encanto), D’où l’on vient (In the Heights en VO) raconte le destin de plusieurs personnages de la communauté hispanique de Washington Heights à New York. Tous rêvent grand, mais une coupure de courant va venir remettre en cause leurs aspirations. Jon Chu réussit un impossible pari dans ce film, celui de moderniser Broadway tout en glorifiant les canons. D’où l’on vient mélange habilement les genres notamment les plus récents avec l’outrance et de la grandiloquence inhérentes aux musicals de la célèbre avenue. Le film en partage la candeur et les bons sentiments, tout en livrant un regard nouveau et rafraîchissant sur le multiculturalisme américain pour en faire un éloge sincère et touchant, un peu comme West Side Story en son temps. 

La scène qu’on retient : le très long Carnaval Del Barrio, et son hymne à la fierté Fly this flag

L’inclassable : Cats, de Tom Hooper (2019)

Bizarrerie ultime, conspué à sa sortie, souvent décrit comme l’expérience de cinéma la plus étrange depuis de nombreuses années, Cats est un OVNI qui ne méritait sans doute pas tant de haine. Un film dans la plus pure veine de Broadway, baroque, excessif, naïf et en même temps très sûr de lui. Un échec cuisant pour cette adaptation de ce qui est sans doute l’une si ce n’est la comédie musicale la plus connue du monde, dont l’intrigue dénuée ne facilite pas franchement le passage sur grand écran. Cats a connu des problèmes monstrueux de post-production et souffrait déjà d’une mauvaise réputation avant sa sortie. Le résultat s’avère inclassable, soit terriblement mauvais, soit génial et en avance sur son temps, à vous de trancher. 

La scène qu’on retient : bien évidemment l’interprétation magistrale que Jennifer Hudson livre de la célébrissime ballade Memory

Mathias Chouvier

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