La Main de Dieu : la nativité de Paolo Sorrentino

Lecture 4 min.

Vingt ans après son premier long métrage L’Homme en plus, Paolo Sorrentino orchestre un triptyque de retours en arrière pour réaliser, avec La Main de Dieu, un saut décisif vers des territoires semi-explorés.

Après avoir présenté ses derniers films au festival de Cannes, Paolo Sorrentino revient à la Mostra de Venise deux décennies après ses débuts, à la recherche d’un « nouveau départ » dans le cinéma. Il retourne aussi à Naples, sa ville natale, à laquelle il fait souvent référence grâce au football notamment à travers la figure emblématique de Diego Maradona qui joue un rôle central comme l’indique le titre bivalent. 

Enfin, il revient pour revivre, certes de manière partielle et intermédiaire, sa propre adolescence, sa seizième année de vie, marquée par le premier Scudetto de Naples (le championnat italien de football) lors de la saison 1986-1987 et par un événement bien plus lourd de conséquences individuelles. 

Pris ensemble, ces trois facteurs, ces trois mouvements constituent ce qui est sans doute l’œuvre la plus autoréflexive et la plus personnelle du cinéaste, tant sur le plan du contenu, autobiographique donc, que de la forme. Paolo Sorrentino, comme toujours auteur du scénario, fusionne réalité, reconstitution fictive et fiction.

Le réalisateur italien recourt au sacré tout au long du film. Il se moque des images et des rituels profondément ancrés dans l’âme collective de son peuple, n’hésitant pas à aller jusqu’au blasphème. Federico Fellini est ainsi divinisé. S’il est invisible, le plus grand réalisateur italien est néanmoins partout. Mais seule sa voix résonne sur Naples.

La narration de La main de Dieu est divisée en deux par un événement tragique qui frappe le protagoniste, Fabietto Schisa, alter ego du réalisateur, interprété par le convaincant Filippo Scotti. Un événement qui déclenche, entre autres, une transformation stylistique. Le segment initial du long-métrage tend ainsi étrangement vers le conventionnel, avec quelques exceptions flagrantes, tandis que le segment final révèle avec force un nouveau visage de la poétique de Sorrentino.

Dans la première partie, la mise en scène évite le style baroque qui émerge avec vigueur pour la première fois dans la filmographie de Sorrentino avec L’Ami de la famille (2006) et la mise en scène devient simple, dépouillée et essentielle, déterminant ainsi une certaine éclipse de la part du réalisateur. Comme il l’explicite lui-même « la caméra fait un pas en arrière pour laisser parler la vie de ces années, telle que je me la rappelle »

Le pivot visuel et dramaturgique est Fabietto Schisa, Paolo Sorrentino, un garçon de seize ans dont la vie est, dans l’ensemble, ordinaire et qui évolue surtout dans un contexte familial tranquille. Le noyau composé de son père (Toni Servillo), de sa mère (Teresa Saponangelo), de son frère, de sa sœur et de lui est un paradigme de la classe moyenne napolitaine et italienne des années 1980, avec tous ses mérites et ses défauts. En le dépeignant, le réalisateur napolitain opte pour un style où coexistent acuité, ironie et tendresse, privilégiant les tons de comédies tantôt brillants, tantôt amers, efficaces surtout grâce à l’excellente écriture des dialogues, auxquels, surtout si l’on considère l’œuvre dans son ensemble et son intention, on ne peut reprocher qu’un didactisme occasionnel.

En outre, une multitude de personnages excentriques peuplent la famille élargie de Fabietto, personnages qui sont pour la plupart à peine évoqués, présentés au public un peu comme ce que réalise Martin Scorsese, idole de Sorrentino, dans Les Affranchis ou Mean Streets. Des esquisses de sujets qui, dans leur minimalisme, représentent des idées ou des personnages stylisés, tels qu’ils ont dû être perçus par l’objectif du protagoniste adolescent. Pour n’en citer que quelques-uns, nous avons le fou, le fanatique, le scientifique, le scélérat, le misanthrope.

Sorrentino forme ainsi la crèche de sa propre jeunesse dont la fonction est précisément de recolorer ses propres réminiscences, de servir de contour et d’attendre.  

Le segment post-traumatique, dans lequel le spectateur assiste à la rédemption idéale de certaines figures satellites, abandonne la comédie pour atterrir, avec quelques nuances, dans le drame. Un événement bouleversant transforme l’œuvre en un « roman d’apprentissage » basé, comme le confirme Sorrentino, sur « les sentiments de l’époque, plutôt que sur les faits » ou sur une pure transcription autobiographique. Une synergie émerge entre le rythme (montage et scénario), la structure formelle, les contextes spatiaux, temporels et sociaux et la variation des humeurs de Fabietto (et de Sorrentino) avec des relations causales qui changent à chaque fois d’extrêmes et de direction.

Finalement, le devant de la scène dans La Main de Dieu, devient une toile de fond vivante, intimement liée à l’ego lacéré du protagoniste, coïncidant avec l’épanouissement de la passion de Fabietto pour le cinéma.

Des plans plus larges, plus longs, plus essentiels et plus raffinés sont présentés tandis que la mise en scène acquiert de la fluidité et que la photographie de Daria D’Antonio, qui suit parfaitement les conditions atmosphériques sur place, change effectivement. Sorrentino, avec son équipe, construit ainsi son étincelant « nouveau départ » grâce à ce mélange sans précédent de sobriété, de puissance visuelle et de profondeur esthétique (dans le sens d’une interaction entre forme et contenu).

Au passage, le réalisateur napolitain brosse son autoportrait, aidant le spectateur à comprendre ses racines artistiques et ontologiques et emballant ce que beaucoup définissent déjà, par analogie ou autrement, comme son Amarcord personnel.

En tout cas, nous assistons certainement à un renouvellement volontaire de la part d’un auteur dont l’esthétique distinctive a probablement déjà atteint son apogée (La Grande Bellezza ou This Must Be the Place), une esthétique qui s’apprête maintenant à céder la place à un nouveau chapitre créatif stimulant inauguré par La main de Dieu.

Sara Karim

Actuellement disponible sur Netflix, La main de Dieu représentera l’Italie aux Oscars 2022.

Découvrez la bande-annonce ci-dessous :

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