West Side Story : Le film idéal pour terminer l’année

Lecture 5 min.

Il faut l’avouer, à l’annonce du projet, tout le monde était sceptique. Pourquoi refaire celle qui est, pour beaucoup, la meilleure comédie musicale à ce jour ? Parce que oui, le West Side Story de Robert Wise et Jerome Robbins est un chef d’œuvre de mise en scène, porté par la partition mythique des immenses Leonard Bernstein et Stephen Sondheim. L’arrivée de Spielberg à la réalisation était un premier indice susceptible de nous rassurer. Surtout, en revoyant le West Side Story original, on se disait qu’il y avait effectivement quelques bévues à corriger. C’est chose faite dans ce remake qui non seulement ne déçoit pas mais impressionne autant qu’il émerveille. Une pure réussite signée Spielberg.

De l’opportunité d’un remake

Si le film d’origine est sans conteste un chef d’œuvre, incroyablement moderne dans sa mise en scène qui n’a presque pas pris une ride, West Side Story compte aussi quelques ratés à son actif. Tout d’abord, et ce malgré tout son talent, Nathalie Wood n’avait franchement rien d’une portoricaine. Rita Moreno, qui elle l’était réellement, avait du se brunir la peau afin d’avoir l’air plus portoricaine. Nous étions alors en 1961, et de tels procédés ne gênaient pas grand monde. Le film souffrait d’autres problèmes, notamment dans sa représentation de la communauté hispanique plus largement, les acteurs ayant bien souvent été obligés de forcer leur accent par exemple.

Steven Spielberg s’empare ici du mythe pour lui rendre tout son lustre et, comme une forme de revanche, il fait de Rita Moreno la productrice de ce remake et la nouvelle Doc, l’adjuvant qui offre un travail à Tony à sa sortie de prison dans le film. Le réalisateur américain répare toutes les erreurs du passé, en engageant de vrais hispaniques, notamment Rachel Zegler, d’origine colombienne, dans le rôle de Maria, et la portoricaine Ariana DeBose dans le rôle d’Anita, et en évitant les écueils du maquillage outrancier et de l’accent forcé.

Sans parler des défauts du film original, il semblait opportun de faire un remake de West Side Story tant les problématiques qu’il aborde n’ont jamais semblé autant d’actualité. West Side Story est, comme beaucoup le savent, une variation de Roméo et Juliette, sur fond de racisme envers la communauté hispanique à New York et de guerre des gangs entre les Sharks, portoricains, et les Jets, d’origine irlandaise. Dans une Amérique plus divisée que jamais, le film de Spielberg vient rappeler aux spectateurs que les dissensions entre les communautés ne datent pas d’hier. Sauf qu’aujourd’hui les hispaniques représentent près de 20% de la population des Etats-Unis. De ce fait, l’ampleur de la crise est tout autre, ce qu’on ressent bien dans la façon dont Spielberg traite le sujet. West Side Story 2021 se révèle en effet bien plus violent, sombre et brut que son prédécesseur. Fini d’enrober le racisme dans une féérie presque amusante. Le film de Spielberg regarde le problème bien en face pour montrer que près de soixante ans après l’original, la légitimité de son propos n’a malheureusement rien perdu de sa vigueur. À ce titre, on note le choix intéressant (et polémique) de Spielberg de ne pas sous-titrer les dialogues en espagnol. Le réalisateur s’est justifié de ce choix en indiquant que sous-titrer l’espagnol et pas l’anglais aurait de facto placé cette dernière langue dans une position de supériorité alors que l’espagnol se retrouverait relégué au rang de langue étrangère. Un signal fort à la population hispanique des Etats-Unis, discutable peut-être, mais pour le moins audacieux.

Plus que le racisme, c’est aussi d’un mépris de classe inhérent à l’urbanisation que traite le film, ce que souligne brillamment la version 2021. Le réalisateur, par touches subtiles, nous fait comprendre à quel point le racisme ambiant est en réalité entretenu par une politique urbaine qui pousse les communautés pauvres à s’entretuer pour qu’il n’en reste que des miettes faciles à épousseter. Sans effacer toutes traces du passé, Spielberg corrige donc intelligemment les méprises d’un film marqué par son époque et le climat qui y régnait alors, se permettant même d’actualiser certains points pour traiter d’autres problématiques, souvent jugées plus contemporaines, telles que la transidentité avec l’introduction d’un personnage transgenre, volonté louable de montrer que la transidentité n’est pas le symptôme de notre époque mais qu’elle a toujours existé. Une bouffée d’air frais bienvenue dans un film qui choisit habilement de réactualiser plutôt que de ressasser.

De la qualité d’un remake

Si l’on s’intéresse au film en lui-même, West Side Story est une pure merveille de cinéma. Steven Spielberg signe ici sa meilleure mise en scène depuis le discret Cheval de guerre en 2011, dans un film flamboyant et paradoxalement très brut où aux plans d’ensemble succèdent d’haletantes séquences caméra à l’épaule. Si la réalisation de Robert Wise était déjà à l’époque un bijou de modernité, celle de Spielberg ne démérite pas, tant il enchaîne les séquences virtuoses et magnifiquement chorégraphiées. Le réalisateur rend un hommage constant et appuyé tout en livrant sa propre interprétation de chaque scène.

À ce titre, la mythique et mutique scène d’introduction de West Side Story est ici revisitée dans un ballet magistral de plans séquences, orchestré d’une main de maître par un réalisateur en pleine possession de ses moyens. Idem pour la scène cruciale du bal où Maria et Tony se rencontrent : Spielberg la chorégraphie à merveille pour égaler celle de 1961 avec un résultat survolté et éblouissant. Si la bande-annonce laissait entrevoir le grand travail de réalisation, rarement Spielberg n’avait atteint un tel soin du détail. Chaque plan est un régal pour les yeux, dans les décors majestueux d’un New York en plein bouleversement. La photographie de Janusz Kamiński, acolyte de toujours du cinéaste américain, parachève cette entreprise formellement impressionnante.

Côté casting, Ansel Elgort et Rachel Zegler n’ont pas à rougir face à leurs aînés et livrent une performance solide, tant niveau chant qu’acting. On retrouve avec plaisir Rita Moreno dans un rôle sur mesure, mais c’est surtout Mike Faist qui livre une performance remarquable. Après son passage chez Prime Video dans la série Panic, et ses performances récompensées à Broadway, l’acteur au physique atypique pourrait bien se faire remarquer du cinéma mondial grâce à West Side Story et commencer une belle carrière.

Enfin, West Side Story c’est une bande originale mythique. Toutes les chansons ou presque sont absolument cultes, du pamphlet pro-immigration qu’est America aux légendaires balades que sont Tonight et One Hand, One Heart. Chez Spielberg, les numéros musicaux impressionnent et rendent hommage comme il se doit à cette partition monumentale du récemment disparu Stephen Sondheim. On ne peut que saluer l’inventivité et la précision dont fait preuve ce remake, pour ne jamais trahir son matériau de base tout en le modernisant.

Pour sa première comédie musicale en près de soixante ans de carrière, Spielberg prend donc un risque considérable mais payant en s’attaquant à un monument du genre, dans la catégorie très dangereuse du remake. Finalement, le cinéaste accouche de son meilleur film depuis longtemps ; on rit, on danse, on chante, on pleure, et on admire le travail colossal abattu par le réalisateur de 74 ans, plus en forme que jamais. West Side Story s’impose comme l’un des meilleurs films de cette année, tout simplement.

Mathias Chouvier

En salles actuellement. Découvrez la bande-annonce ci-dessous :

Un commentaire

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s