Cry Macho : Déclin(t) introspectif

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Quatre-vingt-onze ans dans ce monde dont soixante-cinq sur les plateaux de tournage, devant, derrière la caméra et souvent les deux à la fois, Clint Eastwood, comme peu d’autres, constitue à lui seul un pan entier de l’Histoire du cinéma, lui, le grand-oncle à l’air sévère assis à un coin de table dans les repas de famille, taiseux mais devant qui on fait silence quand il s’exprime.

S’exprimer, Clint Eastwood le fait plutôt bien, et finalement assez souvent, lui qui est à la fois un des plus vieux cinéastes en activité tout en en demeurant l’un des plus prolifiques, avec une variation dans les déclinaisons d’un thème commun, l’Amérique, et une patte méthodique et sobre, parfois aride, mais reconnaissable.

Après une quadrilogie consacrée aux héros américains ordinaires (American Sniper, Sully, Le 15 h 17 pour Paris et Le Cas Richard Jewell) a priori refermée, l’Inspecteur Harry continue avec Cry Macho d’écrire une page plus personnelle de sa filmographie, dans la lignée de Gran Torino qui fut près de dix ans son ultime rôle dans un de ses films, et l’acclamé La Mule lors duquel il revint devant la caméra, celle de sa réflexion introspective, et sans complaisance, sur ce qu’il est devenu, ce qu’il a été, et ce qu’il demeure.

Si ces lignes convoquent tant le passé du réalisateur, c’est bien parce qu’il en est question dans Cry Macho et il serait difficile de trouver un intérêt équivalent à ce long-métrage en en faisant fi. Pour enfoncer le clou, si, affirmation discutable, un bon film devrait pouvoir s’apprécier uniquement pour ce qui s’y passe à l’écran sans aucune contextualisation, Cry Macho n’est pas un bon film. Cela n’en fait paradoxalement pas un mauvais Eastwood. 

Adaptation du roman éponyme de N. Richard Nash, dont le scénario traînait à Hollywood depuis près de quarante ans au point qu’ait été envisagé une version avec Robert Mitchum dans le rôle principal et… un Clint Eastwood déjà quinquagénaire à la réalisation, Cry Macho conte le périple de Mike Milo, ancienne star du rodéo vivant au Texas, qu’un ex patron missionne pour aller récupérer son fils au Mexique où celui-ci vit avec sa mère. Et c’est à peu près tout. L’intrigue est cousue de fil blanc et résolue à coups de deus ex machina gallinacés, les personnages peu caractérisés ou caricaturaux et si un doute demeure quant au fait qu’il s’agisse de l’ultime rôle d’Eastwood, une confirmation est souhaitable quant au fait qu’il s’agit bien de la dernière apparition à l’écran de l’acteur incarnant le fils cherché, tant celui-ci joue faux. 

Mais tout cela importe peu car Clint Eastwood, de part et d’autre de la caméra, distille ses propres couleurs au film : celles de sa fragilité assumée, déjà arborée dans La Mule, à l’heure où la technologie permet pourtant de s’offrir une cure de jouvence à l’écran, lui le nonagénaire à qui chaque pas, écho d’un chemin déjà arpenté, semble tant coûter, lui qui ne s’embarrasse plus de savoir quand, où et s’il peut dormir mais dort tout simplement. Celles de son passé aussi, lui qui fut un symbole de virilité dont il constate la vacuité aujourd’hui. 

Eastwood, par un propos quasi-testamentaire, transcende cette histoire naïve et parfois niaise, et, faisant mine d’instruire un adolescent impétueux aux idées tranchées et arrêtées s’adresse au spectateur, réhaussant la force du propos de son long-métrage en en étant le locuteur original.  

Bien sûr, la forme est d’une qualité discutable. Le récit souffre d’un problème de rythme, manque de liant et semble décharné, à l’image du corps de son interprète principal qui se filme sans complaisance. Toutefois, le propos de fond demeure, éclairant et émouvant pour qui connaît son réalisateur qui fait reposer son film sur ses frêles mais encore solides épaules en en étant, du fait d’un charisme que les années ont transformé sans pour autant parvenir à l’éroder, l’élément central sans jamais donner l’impression de se mettre en avant. Parce qu’à son âge, et parce qu’on n’a alors plus personne à impressionner, se vanter est devenu superflu. 

Dans la filmographie d’Eastwood cet opus semblera, et valablement, mineur voir dispensable à certains, au regard de l’œuvre pléthorique qu’elle constitue. Cependant, comme nous le rappelle le principal intéressé, nous sommes plus proches de la fin que du début et puisqu’il a toujours des choses à dire, nous devrions continuer à écouter l’oncle Clint et aurions tort de le prendre pour acquis.


Quentin Ranson

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