La Fièvre de Petrov : Quand la folie devient contagieuse 

Lecture 2 min.

Kirill Serebrennikov s’est fait un nom dans le milieu du cinéma. Après avoir électrisé Cannes en 2019 avec l’immense Leto, le cinéaste russe, ennemi du système Poutine et toujours assigné à résidence, revient avec un film coup de poing en forme de charge contre la corruption de la Russie contemporaine. Un très grand film, et sans doute le plus beau geste de cinéma de cette année. 

La Fièvre de Petrov est une adaptation libre du roman Les Petrov, la fièvre, etc. de l’écrivain russe Alexeï Salnikov. On y suit le parcours de Petrov, un dessinateur de BD/mécanicien atteint d’une grippe sévère qui contamine progressivement tout son entourage et ceux qu’ils rencontrent. Commence alors un trip halluciné dans la Russie post-soviétique, entre exécutions de riches, dentiers qui parlent, soucoupes volantes et danses de salon. 

Si certains ont cru y voir une allégorie de la crise sanitaire qui secoue actuellement le monde, la métaphore est plutôt à chercher du côté du régime russe et de la corruption qui le gangrène, dont le cinéaste fait les frais depuis de nombreuses années. Dans son film, Serebrennikov convoque une ribambelle d’artistes et d’acteurs contestataires, de l’auteur qu’il adapte au rappeur russe, Husky, qui clôture le film en sortant de sa tombe. Ce dernier avait lui aussi été emprisonné par son pays à cause de ses textes jugés néfastes pour le régime. Dans La Fièvre de Petrov, Serebrennikov dépeint une société malade, pourrie, un climat délétère auquel on ne peut échapper que par l’alcoolisme et la drogue, ce qui entraîne tout le monde dans une forme de déchéance dont cette fièvre est la cause et le symptôme. Le cinéaste signe un film littéralement fiévreux, qui pousse le spectateur dans ses retranchements jusqu’à l’overdose et enchaîne les scènes spectaculaires. 

Serebrennikov joue la désobéissance jusque dans son cinéma, en cassant tous les codes de l’image et en les mélangeant à ceux du théâtre, lui qui est aussi metteur en scène pour le 6ème art. Dans un ballet incessant de plans séquences suffocants, le cinéaste déroule son implacable critique du régime avec une intention très claire mais à travers une narration particulièrement déroutante. La Fièvre de Petrov est un film exigeant, au sens propre du terme ; il impose de ne pas tout comprendre et oblige à abandonner ses repères. On y retrouve également une dimension fortement personnelle dans une forme d’autoportrait pluriel du cinéaste qu’est Serebrennikov, artiste bâillonné et étranglé pour oser pointer du doigt les tares de son pays. De toutes ses contestations ressort un film virtuose, magistralement mis en scène, étrange, presque mystique, un cri du cœur dans un paysage cinématographique de plus en plus aseptisé.

La Fièvre de Petrov est un voyage sensoriel au creux d’une Russie des désillusions, souvent illisible dans son histoire mais toujours limpide dans son intention. Un magnifique geste de cinéma qui fait de la caméra le symbole du chaos, affranchie du temps et de l’espace. Un trip hallucinant dans la vie d’un russe, et le diagnostic d’une épidémie qui ne dit pas son nom. À voir absolument. 

Mathias Chouvier

En salles dès le 1er décembre. Découvrez la bande-annonce ci-dessous :

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