Antonin Peretjatko : La comédie est politique

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Antonin Peretjatko n’est probablement pas le réalisateur le plus connu de France. Il ne peut pas non plus se vanter d’avoir une importante filmographie puisqu’il n’a, à l’heure actuelle, réalisé qu’une dizaine de courts-métrages et deux longs-métrages, La fille du 14 juillet et La loi de la jungle. Pourtant, il convient de revenir, le temps d’un article, sur son œuvre pour donner envie de la découvrir et de la suivre assidûment, d’autant plus que le prochain film du metteur en scène, La pièce rapportée, est censé sortir le 1er décembre 2021.

Antonin Peretjatko est né le 25 mars 1974 à Grenoble. À vingt-cinq ans, il intègre l’école nationale supérieure Louis-Lumière en section cinéma. Alors qu’il reçoit une formation technique sur la façon de faire des films, Peretjatko ne se destine pas à faire de la comédie, genre peu prisé des auteurs. Pourtant, à la suite d’un exercice en fin d’études, lui vient l’idée de s’approprier ce registre.

“Il fallait faire un petit film, un exercice autour de « la lumière ». Le pitch était complètement débile d’un point de vue scénaristique : un type est chez lui, une panne d’électricité survient, il allume une bougie, s’endort et se réveille au petit matin. Du coup, j’ai tourné ça en dérision…”

Antonin Peretjatko fera de la comédie. Une fois sa formation terminée, il commence à se lancer dans la réalisation de courts-métrages. Son style et son univers restent assez brouillon mais les idées sont déjà là. Il faudra attendre une dizaine d’années avant qu’il ne réalise son premier long-métrage, La fille du 14 juillet. Pour un premier film, Peretjatko réussit même à être sélectionné au festival de Cannes dans la section Quinzaine des réalisateurs et Caméra d’or.

De quoi parle son cinéma ? La matrice de son œuvre est d’abord politique. Peretjatko considère que la comédie doit parler de la société et le portrait qu’il dépeint de l’état actuel de la France n’est pas des plus glorieux. La république est en proie à la crise économique, à la morosité ambiante. La violence est omniprésente dans les rues de Paris. C’est d’ailleurs ce qui pousse les protagonistes du film La fille du 14 juillet à quitter la capitale pour prendre des vacances loin des problèmes quotidiens. Dans La loi de la jungle, c’est l’Etat lui-même qui est à l’agonie. Son administration est à la dérive. Les ministères sont obligés d’embaucher des armées de stagiaires pour faire fonctionner l’appareil. Pire, ce sont les entreprises qui imposent leurs propres règles. “La loi des États laissent placent aux règlements des multinationales”. À travers ses films, on peut sans l’ombre d’un doute qualifier les positions d’Antonin Peretjatko d’anticapitaliste ou plus précisément de libertaire.

La sauvagerie capitaliste finit par pousser les personnages de Peretjatko à fuir la réalité et de rechercher une bulle qui les protégerait de l’affolement social. Dans La fille du 14 juillet, les protagonistes espèrent mettre de côté leurs problèmes en partant en vacances. Dans La loi de la jungle, Marc Châtaigne se perd dans la forêt guyanaise SPOILERS et finit par se rendre compte qu’il ne s’est jamais senti aussi vivant depuis qu’il se démène pour y survivre. FIN DES SPOILERS.

Si les personnages sont très souvent, à l’instar de Peretjatko, des antisystèmes conscients des dérives, rares sont ceux qui projettent de transformer la société hormis peut-être le personnage principal du court-métrage Panique au Sénat. Ce dernier devient président du Sénat à la suite d’un jeu d’alliance et de compromis politiques improbables. Sa première décision, une fois au pouvoir, est de revoir de fond en comble le jardin du Luxembourg, expression d’un pouvoir tyrannique. La figure de Pierre Bolex dans Les rendez-vous du samedi est plus ambigüe. S’il apparaît comme motivé par la perspective de changer les choses en participant au mouvement des Gilets Jaunes, la violence, l’autoritarisme et la surdité du gouvernement le poussent plutôt à profiter de son temps avec ses copines.

Le cinéma d’Antonin Peretjatko ne part donc pas sur des bases très optimistes. Mais ça serait oublier que pour lui, comme pour son maître, Blake Edwards, l’humour est l’unique remède face à la mort et à la dépression. Le comique du cinéaste a vocation à tourner en dérision les travers de notre société. Peretjatko estime que le point fort de la comédie est qu’elle est le genre démocratique par excellence. Le réalisateur ne souhaite pas faire des drames sociaux à la manière de ceux de Ken Loach au risque de prêcher des convertis. La comédie a cette faculté d’être le genre le moins excluant et d’essayer de parler à tout le monde, qu’importe les classes sociales. De même, le gag doit nécessairement disposer d’un message pour qu’il soit compris pour le public au risque sinon de ne pas faire effet. Par exemple, au début du film La fille du 14 juillet, le personnage incarné par Vimala Pons, Truquette, vend des babioles sur les Champs-Elysées. Elle n’a pour l’instant que des pièces de zéro euro. La scène prend un tout autre sens quand elle est rattachée à la scène antérieure, celle où le président François Hollande est au garde à vous devant le drapeau européen. À travers ce procédé, Peretjatko crée un contexte à la blague qui permet de prendre un tout autre sens beaucoup plus politique. L’humour peut véhiculer un message sur la société.

Le mot qui pourrait être le plus adapté pour définir le comique de Peretjatko serait celui de burlesque. Dans l’inconscient général, l’épithète est utilisée pour parler d’un comique visuel basé sur la chute des corps. Originellement, le burlesque est une forme de parodie où toute hiérarchie est inexistante. Le haut et le bas, la noblesse et la vulgarité, la gravité et la légèreté finissent par se mélanger dans un chaos carnavalesque. L’idée de mélange est très présente chez un réalisateur comme Bruno Dumont. Contrairement à ce dernier qui emploie le burlesque à des fins mystiques, Peretjatko l’utilise davantage pour des raisons politiques. Ce qui l’intéresse en premier lieu est que le genre comique est fondamentalement anarchiste. L’anarchie est, par définition, une idéologie qui refuse la hiérarchie et met finalement les choses sur le même pied d’égalité. Elle s’incarne finalement au cinéma sous la forme du burlesque.

C’est à travers ce style que Peretjatko parvient à produire une comédie hautement anarchisante. Face à la sauvagerie du capitalisme, au délitement de l’Etat, il ne reste plus qu’à tourner en dérision, à rire des absurdités de la société. C’est à partir de ce constat que le cinéaste se permet de se lancer dans une série de gags et d’expérimentations tout au long de ses œuvres. C’est notamment ce que l’on peut percevoir dans ses différentes scènes introductives. Dans La fille du 14 juillet, les parades militaires de la fête nationale sont passées en accéléré avec en fond une musique digne d’une parade circassienne. De même, dans La loi de la jungle, la récupération d’une statue de Marianne par un hélicoptère ne se déroule pas du tout comme prévu. L’humour de Peretjatko est une “bouée de sauvetage”. Un comique n’a pas uniquement vocation à se moquer des tumultes actuels mais doit aussi permettre d’offrir une sorte de salut au spectateur, un burlesque amené à voir le monde sous un autre angle.

Le 1er décembre prochain sort son troisième long-métrage, La pièce rapportée, avec pour acteurs principaux Philippe Katerine, Anaïs Demoustier, Josiane Balasko, William Lebghil et Sergi Lopez. Paul Château Têtard, pur produit du XVIème arrondissement de Paris, est quarentenaire et vit toujours chez sa mère. Pour la première fois de sa vie, il prend le métro. Il finit par tomber amoureux d’une guichetière, Ava, et décide se marier avec elle. Si le film reprend l’histoire-type de la comédie vaudeville, il sera question de tourner en dérision une bourgeoisie déconnectée de la réalité et de proposer une réflexion sur la lutte pour le pouvoir.

Peretjatko vient également de terminer Les rendez-vous du samedi, un moyen-métrage sur les Gilets Jaunes mêlant fiction et documentaire mais dont la date n’a pas encore été annoncé. Il travaille à l’heure actuelle sur un court-métrage et le CNC vient de lui accorder une avance sur recettes pour la réalisation de son quatrième long-métrage Le vampire du soleil levant.

Si Peretjatko n’a pour l’instant réalisé que très peu de films et qu’il lui reste encore un peu de chemin à faire, son cinéma laisse présager la figure d’un des plus grands réalisateurs de la comédie française contemporaine.

Thibault Benjamin Choplet

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