Pleasure : splendeur et misère d’une actrice porno

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Ceux qui se sont aventurés dans une des séances de Pleasure ont sans nul doute vécu une expérience hors du commun. Sans parler du comportement inapproprié de certains spectateurs, se retrouver devant des scènes qui, sans être véritablement explicites, n’en sont pas moins extrêmement crues, est un choc. Toutefois, la réalisatrice a veillé à ne pas filmer les scènes de sexe comme un film pornographique. La caméra est même retournée, passant du male gaze au female gaze. Le spectateur voit à travers les yeux de la protagoniste dont il partage les émotions et les douleurs – sans voyeurisme. 

Le film de Ninja Thyberg est presque documentaire. Il retrace le parcours de Bella Cherry, fraîchement arrivée à Los Angeles depuis sa Suède natale pour se faire un nom dans le « porno ». Bella est âgée d’à peine vingt ans mais est déjà autonome et très ambitieuse. Si elle pense pouvoir devenir une star, c’est parce qu’elle se croit meilleure que tous les autres, meilleure que le pays de ploucs qu’elle a laissé derrière elle, meilleure que les autres filles qui n’ont pas son courage et sa détermination. De ses motivations, nous ne savons pas grand-chose de plus. Ninja Thyberg refuse de tomber dans un discours attendu qui montrerait une jeune femme et naïve ou portant un traumatisme qui entraînerait un désir inconscient d’autodestruction. 

Ce qui pousse Cherry vers ce milieu-là, le spectateur n’en sait rien. Mais pour le reste, il constate un état d’esprit tout à fait rationnel et familier, celui d’une jeune Rastignac prête à tout pour arriver à ses fins. Le public assiste ensuite à son ascension, ses déboires avec ses colocataires, son agent, ses concurrentes. 

Peu à peu, il comprend que Bella va devoir se soumettre à des expériences de plus en plus éprouvantes, qu’elle va devoir malmener son corps et ses amitiés. Toutefois, elle ne fait là que suivre les règles non écrites : l’agent star dont elle rêve ne prend que les filles qui ont fait du hardcore et des filles qui se tiennent sages, qui ne font pas de vague. Parce qu’au sein de cette industrie, tout est entre les mains d’hommes plus ou moins puissants qui peuvent détruire comme porter aux nues. Certes, les hommes, à qui l’industrie impose d’être des mâles dominateurs et hyper-performants, peuvent également se retrouver contraints de malmener leur corps par des drogues. Néanmoins, la pornographie est bien un système patriarcal et phallo-centré (ainsi que raciste). Les actrices sont « les filles de » leur agent, destinées à satisfaire les fantasmes du consommateur masculin.

Il est notable que tous les personnages secondaires sont joués par de véritables professionnels qui incarnent leur propre rôle, ce qui confère au film une fibre très réaliste. Sofia Kappel, interprète de Bella Cherry, n’avait jamais joué la comédie – d’où son naturel. Ninja Thyberg confie qu’en tant que féministe, elle s’est beaucoup intéressée au milieu de la pornographie. D’abord activiste antipornographie convaincue, elle a finalement adopté une attitude plus pragmatique. Puisqu’il faut bien admettre que les films pornographiques ne disparaîtront pas du jour au lendemain, il est plus pertinent de s’y intéresser pour pouvoir en critiquer les aspects négatifs. Elle est donc partie à Los Angeles explorer les plateaux et questionner les professionnels du milieu.

Bien évidemment, on peut reprocher à Pleasure de ne montrer que la partie émergée de l’iceberg. Malgré l’extrême violence de certaines scènes, il ne s’agit là « que » de la partie légale de la pornographie, réglementée et qui ne se cache pas. Ninja Thyberg en est bien consciente. Elle ne peut que parler des plateaux sur lesquels elle a été accueillie mais cela ne doit pas faire oublier qu’il existe bien pire. Même sans aller jusqu’aux industries contrôlées par les mafias japonaises ou autre, il suffit de lire la presse quotidienne pour entendre parler de la récente mise en examen de deux producteurs – « Pascal OP » et « Matt Hadix » – ce dernier étant aussi producteur pour la société Dorcel, poursuivis pour des faits de viols, de proxénétisme aggravé et de traite d’êtres humains, ainsi que quatre acteurs pour viols en réunion, dans l’affaire « French Bukkake ». Ils sont accusés d’avoir organisé un système de viols collectifs, filmés et diffusés par Jacquie et Michel et Dorcel.

Le propos de la réalisatrice n’est pas ambigu. Dans les cas où il s’agit de viols, il n’y a aucune place pour le dialogue ou la réflexion : ce sont des crimes qui doivent absolument être punis. Au contraire, Ninja Thyberg choisit d’appuyer là où cela fait mal, là où on voudrait se rassurer en disant qu’il s’agit d’un cadre tout à fait légal et consenti. Le consentement est religieusement recueilli sur des bouts de papier et rappelé régulièrement : « on arrête à tout moment si tu le souhaites ». Pour autant, ces mots semblent ici vidés de tout substance, n’être qu’un vernis de civilisation sur un pur rapport de force. Sur le plateau d’un tournage sado-masochiste, Bella est traitée avec beaucoup d’attention par l’équipe du film : on s’assure qu’elle a bien compris ce que la scène impliquait et on lui rappelle le « safe word » pour indiquer si elle veut arrêter le rapport. Mais comme le rappelle son partenaire, elle ne pourra pas parler puisqu’elle a un bâillon dans la bouche. On lui indique un mouvement du pied, mais elle est attachée. Plus tard, alors qu’elle veut arrêter une scène dont elle n’avait pas anticipé la violence insoutenable, on lui fait comprendre combien cela coûterait d’argent et entacherait sa réputation. Que vaut alors le consentement, obtenu dans ces conditions ?

Plus tard enfin, alors qu’à l’inverse un acteur lui-même essaie de dissuader Bella de tourner une pratique particulièrement douloureuse, c’est elle qui insiste et affirme sa propre liberté d’infliger à son corps ce qu’elle souhaite. Elle parvient alors à accepter la douleur, à se détacher de l’instant présent, à être ailleurs. De pleasure, nous n’en voyons point. Il s’agit d’une affaire sérieuse.

Que peut-on objecter à quelqu’un qui désire s’infliger à soi-même un mal ? Jusqu’à quel point doit-on respecter cette liberté ? S’il faut abandonner tout moralisme vieillot, l’éthique minimaliste, développée par Ruwen Ogien, pourrait être mobilisée. Selon ce philosophe, il faudrait protéger la liberté individuelle contre le paternalisme. En voulant empêcher autrui de se porter tort à lui-même, on ne ferait que lui imposer autoritairement sa propre idée du « bien ». Suivant cette conviction, Ruwen Ogien a milité pour la dépénalisation de toutes pratiques sexuelles entre adultes consentants, dont les pratiques sadomasochistes et incestueuses, et contre l’interdiction de la pornographie. Il identifie alors une éthique minimale débarrassée de tout moralisme, un noyau dur réduit au seul « principe de non-nuisance » : ne pas nuire aux autres intentionnellement et volontairement de façon à leur causer des torts directs. Il s’appuie sur la pensée de Montaigne qui lui-même ne reconnaissait qu’un seul principe authentiquement moral : « éviter la cruauté ».

 La cruauté, bien qu’enrobée des apparences du consentement, est précisément le ressort de la vision de la sexualité véhiculée par l’industrie pornographique. Les femmes doivent être rabaissées, malmenées, torturées, pour satisfaire les consommateurs avides de plus en plus de violence. Les acteurs eux aussi peuvent être gagnés par cette cruauté. Il en est ainsi de l’acteur à succès qui jouit de rabaisser la colocataire de Bella en la ramenant à sa classe sociale inférieure par ses paroles (« trailer trash » – déchet de mobil-home) comme par ses gestes (lui faire lécher ses chaussures). Finalement, c’est bien en intégrant cette cruauté que Bella réussit à se faire sa place dans l’industrie. 

La fin du film confirme à nos yeux la démarche réflexive de la réalisatrice. Pleasure parvient à soulever de nombreuses questions, sans que l’on puisse lui reprocher ni complaisance ni caricature. Selon que l’on soit ultralibéral, moraliste, féministe, le film pourra provoquer des sentiments contradictoires. C’est précisément cette justesse qui en fait sa force. Le sujet épineux de la pornographie ne méritait pas moins.

Rosalie Thonnérieux

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