LE FESTIVAL DU FILM CORÉEN : BILAN D’UN VOYAGE CINÉMATOGRAPHIQUE ET ENTREVUE INÉDITE

Lecture 5 min.

La seizième édition du festival du film coréen à Paris s’est tenue du 26 octobre au 2 novembre au cinéma Publicis sur les Champs Élysées. Avec une programmation regroupant thrillers, drames, comédies ou encore films d’action, le festival a offert aux spectateurs non seulement un voyage à travers les genres cinématographiques mais aussi une percée dans la culture coréenne. La plupart des films projetés ne sont diffusés en France qu’à l’occasion de cet événement et il est rare de les trouver disponibles en streaming. C’était donc une chance unique que de pouvoir y assister.

Une programmation à l’image des spécificités du cinéma coréen

Du thriller à la comédie en passant par le drame, la programmation du festival se veut une représentation fidèle de la diversité du cinéma coréen. L’événement laisse aussi bien sa chance à des réalisateurs du cinéma indépendant, comme Namkoong Sun et son premier long métrage, qu’à des habitués du blockbuster coréen avec le film Escape from Mogadishu de Ryoo Seung-wan. 

Les films en eux-même sont des ambassadeurs du style cinématographique coréen : au sein d’un même film plusieurs genres se côtoient.  

Une claque humaniste : Escape from Mogadishu de Ryoo Seung-wan (류승완 )

Afin de commencer la semaine avec brio, le film choisi pour l’ouverture n’était autre que Escape from Mogadishu, dernier né de Ryoo Seung-wan, réalisateur habitué du festival. 

Tiré de faits réels, le scénario est ancré dans la guerre civile ayant éclaté en Somalie dans les années 1990. Le spectateur déambule dans les rues de la capitale du pays, Mogadishu, en suivant le destin des membres de l’ambassade sud-coréenne mais aussi celui des diplomates nord-coréens. C’est les mains moites que le spectateur assiste au déroulement d’une course contre la montre. Aussi bien les Coréens du sud que ceux du nord souhaitent quitter la ville, une coopération s’impose donc malgré eux. 

Le scénario, bien que tiré de faits réels, rappelle vaguement Argo. Toutefois, la mise en scène est ici plus immersive. Le spectateur a l’impression de réellement se trouver à Mogadishu avec les personnages tandis que les enjeux diplomatiques sont doubles. 

Bien qu’il soit possible de catégoriser le long-métrage comme un film d’action, il serait injuste de réduire ses cent vingt et une minutes ainsi. Le spectateur peut être ému par le rapprochement entre deux ennemis ne formant pourtant qu’un seul peuple, tout en ayant le souffle coupé par l’environnement violent où évoluent les personnages. Le rythme du film est dicté par la constante menace. 

La prestation de chaque acteur rend justice aux attentes qui pesaient sur le casting. On note notamment la présence de l’acteur Kim Yoon-seok, explosif dans The Murderer nommé au festival de Cannes dans la catégorie « Un certain regard », ou encore celle de Koo Kyo-hwan, qui avait fait à lui seul la réussite du film Peninsula

C’est avec tendresse que les spectateurs découvrent les minces frontières séparant les deux nations. C’est avec effroi qu’ils découvrent la réalité justement représentée d’une guerre qu’il ne faut peut-être pas chercher à expliquer. 

Mélangeant diplomatie, amour, respect et violence, le film de Ryoo Seung-wan s’impose comme l’un des meilleurs sur la scène coréenne de ces dernières années.

Un tendre destin  : Ten months de Namkoong Sun (남궁선)

Mirae est une jeune Sud-Coréenne à la vie ordinaire. Programmeuse de jeux vidéos, elle vit seule et partage son temps avec sa bande d’amis décalés et son copain. Elle a confiance en ses projets et compte bien prouver à ses parents qu’elle a les compétences pour avoir une carrière ambitieuse. Alors quand elle découvre qu’elle est enceinte, c’est la grande surprise. Non-désirée, la grossesse est d’autant plus imprévue que Mirae n’a couché qu’une seule fois avec son copain.

Bien que la situation initiale soit assez comique, la jeune femme est vite confrontée à un dilemme cornélien : doit-elle continuer sa grossesse ou y mettre un terme ? 

Si de nombreuses femmes peuvent se poser cette question à l’occasion d’une grossesse non prévue, Mirae et les femmes coréennes font face à la législation de leur pays qui ne tolère l’avortement qu’en cas d’inceste ou de viol. Il lui faudrait donc avoir recours à des pratiques illégales.

Le film aurait ainsi pu opter pour un ton tragique mettant en scène le destin d’une femme tiraillée entre son devoir social et ses ambitions. Bien au contraire, la mise en scène du film est légère et colorée. La musique pop et l’apparition sur l’écran de titres correspondant aux étapes psychologiques vécues par Mirae rehaussent le destin du personnage. À la fin du générique, c’est un doux sentiment qui plane dans le cœur des spectateurs. Finalement, il vaut peut-être mieux parfois ne pas se poser de question ou du moins ne pas culpabiliser d’ignorer les réponses.

Interview de Namkoong Sun

La réalisatrice de ce film indépendant a répondu aux questions de la rédaction afin de nous éclairer sur la portée de son film en Corée et sur les contraintes liées à sa production.

Pourquoi était-il important pour vous de raconter cette histoire en particulier ?

Lors de ma grossesse en 2014, j’écrivais un autre film. Mais après, cela n’avait pas de sens pour moi que l’expérience vécue par autant de femmes ne soit pas le centre d’un film coming age. Les féministes étaient encore en train de se battre pour le droit d’avorter et de ne pas avoir à culpabiliser. Et j’avais l’impression que soudainement j’étais tombée dans un trou noir avec des émotions contradictoires que je n’étais même pas sure de devoir ressentir. Je me suis dit : où peut-on retrouver ces émotions à l’écran ?

Toutes les femmes enceintes à la télévision ou dans les films ont l’air d’être assez sages et intelligentes pour savoir dans quoi elles s’embarquent et surtout sures de savoir si elles désirent ou pas être mères. Dans le cas où ces personnages ne souhaitent pas être mères, alors on tombe dans un film relatant la dure aventure de l’avortement. Si l’enfant est voulu alors il s’agit de la dure aventure de la grossesse.

La plupart du temps, les femmes enceintes paraissent simplement être une clé du scénario pour faire évoluer d’autres personnages. J’ai donc réalisé que la montagne russe émotionnelle d’une grossesse soit disant « normale » était souvent une expérience laissée loin des projecteurs. La maternité semblait être sans cesse rattachée au concept de sacrifice ou de force psychologique, ce qui est en soit une bonne chose mais cela peut aussi être intimidant pour une femme qui se retrouve du jour au lendemain jugée au regard de ces standards. Je me suis simplement dit que j’avais besoin de faire un film capturant ce changement radical où une jeune fille lambda et têtue est confrontée à l’expérience qu’est la grossesse et aux attentes de la société et de son entourage. Car c’est sûrement ce que vivent de nombreuses femmes sans avoir la possibilité d’en parler.

Quelles étaient vos inspirations ou références esthétiques ?

L’esthétisme du film est très différent de mon style habituel de réalisation. J’ai toujours préféré des plans ambulants et laisser beaucoup de place à l’improvisation. Mais les deux étaient impossibles dans ce film à cause de contraintes dues à la production. On a décidé d’essayer une approche avec une caméra fixe mixée à un montage rapide et une division en chapitre. Notre héroïne est bloquée dans le temps (d’où la caméra fixe), mais le temps passe vite (d’où le montage rapide et les textes apparents et intrusifs). Cela nous a donné une approche plus détachée où même une histoire frappante peut paraître maladroite. Parce que l’on aurait pu facilement tomber dans une ambiance déprimante à cause des thèmes traités, on a voulu garder une certaine distance avec les scènes en utilisant des plans fixes. C’était plus un choix résultant des circonstances plutôt que de l’inspiration mais on s’est tournés vers une sorte de comédie statique comme on peut souvent le voir dans les films des frères Coen.

Comment avez-vous eu l’idée de faire apparaître des titres à l’écran ?

J’ai recherché plusieurs moyens de diviser l’histoire personnelle de Mirae afin que l’on puisse avoir du recul et regarder son parcours d’un œil extérieur. J’avais cette volonté car la plupart des problèmes qu’a Mirae sont socialement ancrés et d’une certaine manière sont des expériences universelles. Donc découper l’histoire en chapitres apparents avec une typographie et une musique intrusive était un moyen de se détacher de l’histoire personnelle pour se tourner vers l’absurdité générale à laquelle les femmes dans le monde entier font face. En tant que réalisatrice j’ai nommé les phases du destin de Mirae parce qu’elle n’a aucune idée de ce qui l’attend.

Quel était le plus gros challenge de ce film ?

Les plus gros challenges furent le budget qui était très serré et le très court délai qui nous était donné pour tourner. En gros, nous devions filmer quatre saisons en un mois, le mois d’octobre. Évidemment ce n’était pas ce que j’envisageais comme production donc c’était assez frustrant. J’ai quand même l’impression que c’est un film qui a été bien fait plutôt que fait parfaitement. On a coupé beaucoup de détails du scénario à cause du budget, notamment l’histoire de la start up de Yoonho. Et puis on a tourné les quatre saisons correspondant aux quatre étapes de la grossesse en un seul mois. Évidement c’était un challenge et c’était une leçon d’humilité. Mais c’était aussi très satisfaisant de voir que les spectateurs ne mettaient pas en doute le réalisme des saisons dans le film. Chaque challenge était satisfaisant d’une certaine manière parce que la plupart des gens ne réalisent pas à quel point ce film est petit budget. 

Pensez vous que quelqu’un a la réponse à la question « pourquoi avoir des enfants » ?

Je me suis moi-même beaucoup posé cette question. Certaines personnes disent qu’elles le savent juste naturellement et d’autres avancent qu’elles ont envie de vivre le cycle de la vie avant de mourir. Il y a aussi des gens qui aiment tellement leur partenaire qu’ils désirent être affiliés à lui à travers un autre être humain. Mais beaucoup de monde souhaite avoir des enfants parce que c’est ce que l’on attend d’eux. Personnellement je ne sais pas si j’ai la réponse à cette question. Peut être que c’est de la curiosité, ou de l’anxiété.

La pureté et l’innocence : Moving on de Yoon Dan-bi (윤단비)

Moving on est le premier long-métrage de Yoon Dan-bi et il a séduit la critique internationale. Primé au Festival des trois continents, au Festival de Rotterdam et enfin dans son propre pays au Festival de Busan, si le film plaît tant c’est qu’il est touchant d’innocence. Les spectateurs sont replongés dans leur enfance à travers l’histoire d’une famille vivant sous le même toit l’espace d’un été. Il est particulièrement intéressant de noter un possible parallèle entre la représentation de l’amour fraternel tout d’abord entre une jeune adolescente et son petit frère mais aussi entre le père des enfants et sa sœur. Magnifié par des plans fixes et des couleurs chaudes, le quotidien de cette famille s’apparente à un reportage. Le rythme lent permet au spectateur de réellement profiter de l’esthétisme et du décor authentique.

Un psychopathe magnifié par des néons violets : Midnight de Kwon Oh-seung (권오승)

Le cinéma est un moyen concret de réaliser fictivement l’improbable. Dans Midnight, il s’agit d’une jeune femme sourde et muette qui, en pleine nuit, croise la route d’un serial killer aux traits fins (interprété par Wi Ha-joon qui s’est révélé au grand public international dans Squid Game). L’ambiance sombre propre aux thrillers de ce genre est subtilement mise en scène avec un jeu de lumières et de couleurs grâce à l’utilisation de néons.

Si le réalisateur reprend les codes habituels afin de faire monter la tension, il faut noter l’hommage rendu à Shining à travers une scène rythmée par des coups de hache dans une porte. Le long-métrage accentue le réalisme en surprenant le spectateur avec quelques touches d’humour. Toutefois, là où Midnight se distingue, c’est dans l’utilisation du son. Certaines séquences sont tournées du point de vue de la jeune femme sourde c’est-à-dire sans aucuns bruits. Le public est donc plongé, comme elle, dans un silence assourdissant au plus grand plaisir du psychopathe qui réussit donc à surprendre le public en plus de la jeune femme. Le rythme soutenu atteint son paroxysme avec un retournement de situation complètement imprévisible. Ce dont on peut être certain après le visionnage, c’est qu’il apparaît complexe d’envisager de se balader la nuit et seul dans les ruelles étroites de Séoul.

Clarisse Robilliart

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