Les Éternels : humain(s) avant tout 

Lecture 3 min.

Avec le passage dans l’écurie Marvel de Chloé Zhao, nouvelle coqueluche du cinéma indépendant américain et l’une des deux seules femmes à avoir obtenu l’Oscar de la meilleure réalisation, Lion d’or à Venise en 2021 avec Nomadland, les attentes étaient forcément élevées. Un choc des cultures attendu et espéré qui promettait de renouveler un univers de super-héros condamné à la surenchère pour se démarquer des autres productions du genre ; toujours plus de super-héros, toujours plus de stars. De ce point de vue, le film de Zhao ne déroge pas vraiment à la règle et introduit chez Marvel pas moins de dix super-héros, interprétés par un casting luxueux comme à l’accoutumée (Angelina Jolie, Salma Hayek, Richard Madden, Kit Harrington). En revanche, la réalisatrice chinoise, fan invétérée des comics, fait le choix d’un récit qui replace l’humain au centre du grand cirque galactique de Marvel, dans le plus attachant bien qu’imparfait des films de l’écurie, porté par la mise en scène travaillée et lyrique de la fille spirituelle de Terrence Malick. 

Les Eternels, de quoi ça parle ? Difficile de résumer en deux phrases une intrigue de cette ampleur, mais il s’agit grosso modo de l’histoire d’un groupe de gardiens, lesdits Eternels, envoyés sur Terre par Arishem, sorte de créateur de mondes, pour protéger l’humanité des Déviants qui menacent sa survie. Après plusieurs millénaires passés sur Terre, les Déviants font leur retour, obligeant les Eternels à se reformer pour découvrir que leur mission n’est pas exactement ce qu’elle semblait être. Dès lors, un choix s’impose à eux : continuer leur mission ou décider de l’interrompre, avec toutes les conséquences que cela entraîne. 

Créés par Jack Kirby dans les années 70, Les Éternels sont au cœur d’une histoire mystico-religieuse, qui brasse plusieurs thèmes très intéressants tels que la responsabilité des puissants et la foi. Les références bibliques sont d’ailleurs très nombreuses tout au long du film, et ce dès la toute première scène (« Au commencement »). Ceci dit, la multiplicité des influences entraîne une certaine confusion, notamment dans le tout le parallèle dressés avec les dieux grecs. Pour qui n’est pas familier des comics, difficile d’interpréter tout ce qui est dit et de resituer avec exactitude les personnages. En revanche, la réalisatrice gère remarquablement l’entrée de très nombreux personnages, en réussissant à caractériser suffisamment chacun d’entre eux pour le rendre intéressant, à défaut d’approfondir convenablement sa personnalité. Chloé Zhao parvient à instiller l’essence de son cinéma dans la franchise Marvel, en imposant notamment l’utilisation de décors naturels. Les efforts sont remarquables et appréciés, et si les fonds verts n’ont bien sûr pas totalement disparus, leur utilisation parcimonieuse permet au spectateur de s’immerger plus encore dans le film porté par les décors sublimes et réels des îles Canaries ou de Londres.

Alors oui, le film souffre d’indéniables défauts, de la menace trop distante pour être vraiment inquiétante aux facilités scénaristiques typiques de Marvel. Oui, il reste quelques zones d’ombre dans le scénario, notamment la nature de la relation entre Déviants et Eternels. Oui, le film est naïf et sans doute un peu niais, mais il parvient ainsi à retranscrire avec fidélité et adresse la foi inébranlable en l’humanité dont font preuve les Eternels. Cette naïveté, et leur choix final largement discutable et auxquels tous n’adhèrent pas, traduisent l’humanité et l’empathie qui ont fini par gagner leur coeur à force de côtoyer les habitants de la Terre. Surtout, le dispositif permet d’ancrer les Eternels comme des alliés de la planète, et comble la distance qui les séparait normalement de la défense de ce monde parmi tant d’autres. De super-héros normalement distants et tout puissants, Chloé Zhao tire finalement les plus humains d’entre tous, ce que traduisent à merveille les relations entre eux. Le film parvient en effet à instaurer une vraie dynamique de groupe entre tous les personnages qui se disputent, se chamaillent, s’aiment profondément et sont en profond désaccord parfois. Des personnages foncièrement attachants donc, à l’image des relations entre Gilgamesh et Thena, Sersi et Ikaris ou encore Druig et Makkari.

Chloé Zhao efface ainsi tout second degré ou presque de son film, à rebours de toutes les productions Marvel précédentes qui jouaient sans vergogne à qui serait le plus drôle. Un passage vers la comédie héroïque à gros sabots qui culminait dans Thor Ragnarok, et que la réalisatrice chinoise évite intentionnellement pour ne pas tuer dans l’oeuf le souffle épique de ses dieux vivants. Loin aussi de DC et la veine sombre que le studio a emprunté, Zhao choisit la voie de la lumière, jusque dans son casting à la diversité inédite, qui fait la part belle à toutes les ethnies et toutes les catégories de la population, allant jusqu’à introduire le premier super-héros gay de l’univers Marvel. Un bond en avant forcément marketing, du moins du côté des studios, que la réalisatrice se garde habilement de brandir comme un étendard dans son film, préférant ainsi un naturel bienvenu, comme si tout cela coulait de source.

Finalement, Les Eternels est sans doute le Marvel le plus clivant depuis bien longtemps, en cela qu’il ne ressemble à rien de ce qu’on attendait. Ce n’est ni un Marvel, ni un film de Chloé Zhao, pas le renouveau espéré non plus, mais plutôt un hybride de deux styles inconciliables, dans un beau geste naïf sur une foi en l’humanité aujourd’hui désuète mais chère à la réalisatrice, doublé d’une réflexion intéressante dans la lignée de Batman vs Superman sur la responsabilité de ceux qui sont pour nous des dieux et qui prennent le parti des hommes. Une version macro du dilemme du tramway, ou quand l’amour surpasse la raison.

En salles actuellement.

Mathias Chouvier

Découvrez la bande-annonce (VOSTFR) ci-dessous :

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