Le Dernier Duel : le mouvement #MeToo aux temps du Moyen-Âge

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Quatre ans après le décevant Tout l’argent du monde, Ridley Scott fait son retour avec Le Dernier Duel, un film enfin susceptible d’être considéré digne de lui.

Soyons clairs : je ne suis pas une détractrice absolue des films qui jalonnent les vingt dernières années de son abondante filmographie. Il ne fait pourtant aucun doute que bon nombre d’entre eux peuvent être tristement définis au mieux comme insignifiants. Si des Seul sur Mars, American Gangster, ou La Chute du faucon noir demeurent appréciables, on ne s’attardera pas sur des Robin des Bois, Mensonges d’Etat ou encore, Prometheus et Exodus : Gods and Kings.

Le Dernier Duel en revanche peut être considéré comme l’une des meilleures œuvres de Ridley Scott. Non seulement au sein de la dernière partie de sa carrière de réalisateur  mais également dans l’absolu. 

Les raisons qui conduisent à cette affirmation sont nombreuses, parmi lesquelles se détache la capacité, à ne pas sous-estimer, du réalisateur des Duellistes et de ses scénaristes (Matt Damon, Ben Affleck et Nicole Holofcener) à savoir suivre l’air du temps, adaptant ainsi l’histoire à la réalité qui nous entoure. L’intrigue se déroule dans la France du roi Charles VI (Alex Lawther), en 1386, où l’épouse du chevalier Jean de Carrouges (Matt Damon), Marguerite de Thibouville (Jodie Comer), accuse l’écuyer Jacques Le Gris (Adam Driver), vieil ami du chevalier, de l’avoir violée. 

Le Dernier Duel est fortement lié au mouvement #MeToo, offrant une coupe transversale de la réalité médiévale qui, comme nous pouvons facilement le comprendre pendant le film, est prégnante encore aujourd’hui. L’affaire du viol de Marguerite devient une affaire d’hommes uniquement, prétexte à un duel où se joue l’honneur du bourreau Jacques et de Jean, le mari de la victime.

Le film de Ridley Scott choisit un récit en trois parties, montrant une version différente selon les trois points de vue des protagonistes. La structure du scénario n’est évidemment pas sans rappeler Rashomon d’Akira Kurosawa. Néanmoins, alors que le film du cinéaste japonais était imprégné d’une incertitude sous-jacente, dans Le Dernier Duel, tout est clair assez rapidement. Un choix précis pour communiquer qu’il n’y a qu’une seule vérité, celle de Marguerite, tandis que les deux autres versions sont le résultat d’une société phallocentrée qui insinue des doutes là où il ne devrait pas y en avoir.

Attention toutefois : la narration des points de vue des personnages de Jacques Le Gris et de Jean de Carrouges n’a pas pour seul but de souligner le drame, mais met en lumière la façon dont l’affaire de viol au centre du film est déformée par la vision masculine des deux protagonistes. Dans Le Dernier Duel, les femmes sont traitées exclusivement comme des objets, des trophées à exhiber. Le comte Pierre II d’Alençon (Ben Affleck) en est le meilleur (ou le pire c’est selon) représentant car il fait de l’hédonisme et de l’objectivation du sexe opposé un mode de vie. La parole d’une femme ne vaut rien et seule l’issue d’un duel sanglant peut révéler ce qui s’est réellement passé.

Ridley Scott prouve une fois de plus qu’il est engagé à la cause féministe inaugurée avec Alien, poursuivie avec le film-manifeste Thelma & Louise et remise au goût du jour avec Le Dernier Duel. Ce n’est certainement pas une nouveauté pour Scott – j’anticipe les dires de ceux qui réclament un film spécialement emballé pour la saison des prix – mais une nécessité pour nous montrer comment, sept cents ans plus tard, le monde n’a finalement pas tant changé. Les affrontements verbaux, qu’on dirait empruntés à Shakespeare tant ils sont intenses, prennent une charge encore plus dramatique grâce à l’immense talent des acteurs.

Jodie Comer réussit parfaitement à incarner le visage – et ce n’est pas rien – de la douleur physique et psychologique que provoque le viol, avec toutes les conséquences qui l’accompagnent. Son regard, tantôt morne, tantôt inquisiteur, glace l’âme du spectateur, gage d’un jeu d’acteur où le souci de la nuance est plus qu’évident. Marguerite de Carrouges deviendra par la suite un personnage emblématique de cette période. 

Le duel physique et verbal entre Adam Driver et Matt Damon incarne bien l’intention de Ridley Scott de photographier la société de l’époque et, à y regarder de plus près, également celle d’aujourd’hui. Si la performance de Matt Damon est une nouvelle confirmation du talent d’un acteur ayant atteint une étonnante maturité de jeu, celle d’Adam Driver n’était pas si évidente. La star de Marriage Story nous avait habitués à des rôles moins sombres, moins graves. Après Annette, Le Dernier Duel est une nouvelle démonstration du talent et de la palette de jeu du magnétique Adam Driver. Jacques Le Gris est un homme glissant et sans scrupules (on pourrait imaginer que Matt Damon et Ben Affleck se soient inspirés de Harvey Weinstein pour écrire le rôle), doté d’un immense pouvoir, ce qui le rend d’autant plus effrayant.

Lors du duel final qui donne son titre au film, l’affrontement entre les deux acteurs atteint son paroxysme, dans une bataille d’épée qui tient en haleine, déstabilise et finit inévitablement par transpercer le spectateur.

L’épopée médiévale fait place au réalisme vivant du sang versé, tandis que le duel est relégué au second plan par le regard de Marguerite, qui n’absout personne.

Sara Karim

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