Comprendre Squid Game : l’imaginaire occidental, la réalité amplifiée coréenne

Vous êtes très endetté, un jeune homme en costard vous accoste une mallette pleine de billets à la main et vous propose de participer à un jeu. La récompense, si vous gagnez, rembourse intégralement vos dettes et assure l’avenir de votre famille sur plusieurs générations. 

Les conditions : être prêt à jouer à des jeux surprises avec des inconnus.

Les clauses du contrat : pas d’abandon, pas de refus et la possibilité d’arrêter le jeu uniquement si la majorité des participants est d’accord.

La règle du jeu : l’élimination est sanctionnée par la mort.

La récompense : quarante-cinq virgule six milliards de won soit environ trente-trois millions d’euros.

Si vous acceptez : bienvenue dans Squid Game

Le 13 octobre 2021, Netflix annonce sur Twitter que la série coréenne Squid Game a atteint cent onze millions de streamings sur la plateforme, seulement quatre semaines après son lancement. Le phénomène d’engouement se constate aussi sur les réseaux sociaux : sur Instagram les pages explorer sont inondées de memes arborant une poupée géante, sur Twitter où les théories de fans se comptent en plus grand nombre que celles sur le coronavirus, ou encore sur Youtube des influenceurs reproduisent même les épreuves du jeu de la série, générant des milliers de vues. En Corée du Sud, la série est si populaire qu’il est impossible de se procurer un jogging vert ou des chaussures blanches de la marque Vans, les éléments du costumes des joueurs sont en rupture de stock partout.

crédits : Netflix

Netflix a déjà connu des succès de séries non anglophones : La Casa De Papel (Espagne), Narcos (Mexique), ou même Lupin (France) qui n’a pas à rougir de son succès. Mais cela n’avait jamais pris autant d’ampleur : Squid Game est le plus gros succès Netflix en termes de lancement de série. 

La série Squid Game (오징어 게임) a été imaginée, écrite, réalisée et mise en scène par le sud coréen Hwang Dong-hyuk (황동혁), qui a fait ses études entre Séoul et Los Angeles. Cet élément, cumulé avec une production signée Netflix, assure un savant mélange de cultures éclatant.

Seulement, Squid Game et ses personnages sont ancrés en Corée : le réalisateur le revendique, le fondement de l’histoire traduit la compétition dans laquelle les individus peuvent être poussés par la société coréenne. L’écho du mal de l’endettement coréen résonnerait-il si violemment en occident au point que l’identification aux personnages opère, et que l’enthousiasme international s’emballe comme on le constate ? La piste paraît réductrice… Non, le succès de Squid Game ne peut pas se comprendre de la même manière pour les spectateurs coréens que pour les spectateurs occidentaux, et particulièrement européens. 

Afin d’analyser, sur une petite échelle, la réception de la série par les français, un sondage a été réalisé par la rédaction sur un échantillon de cent personnes avec comme seul critère d’avoir vu la série. Évidemment, ces généralités ne reflètent pas la complexité des enjeux sociaux dont traite la série mais peuvent, peut-être, permettre de comprendre les différences culturelles parfois non perceptibles en tant que simple spectateur. Ce que l’on peut tout d’abord noter c’est l’impact de l’emballement médiatique : pour la plupart, il s’agissait de la première série coréenne visionnée. 

Le postulat de départ : la dette

Malheureusement, on trouve des personnes endettées dans tous les pays, et leur nombre augmente de jour en jour. Les personnages se livrant au jeu dans la série souffrent du manque d’argent bien qu’ils viennent pourtant d’un cadre social différent :  Gi Hun est sans emploi et vit encore chez sa mère, en plus de dépenser le peu qu’il a en pariant sur des chevaux, il s’endette et ne peut assumer la responsabilité financière de son rôle de père ; Sang Woo, diplômé en business de la meilleure université de Corée, a perdu six milliards de won (soit un peu plus de quatre millions d’euros) en misant sur le futur ; Ali a quitté le Pakistan afin d’offrir une vie meilleure à sa famille en travaillant dans une usine, malgré son travail acharné qui lui fait perdre plusieurs doigts son employeur ne l’a pas payé ; Sae Byeok a fui la Corée du Nord avec son petit frère et tente de gagner sa vie en escroquant au service de voyous auprès desquels elle finit aussi par s’endetter. La dette est un mal que beaucoup de coréens et de français connaissent.

À la question : « en ayant autant besoin d’argent que les personnages, accepteriez vous la proposition de participer au jeu en ayant conscience que l’élimination est sanctionnée par la mort ? » ; les sondés ont répondu à  90% pour le « non ». 

Seulement, l’originalité de Squid Game se trouve justement dans le consentement des personnages, l’expression de leur volonté propre et non forcée est la clé de la série. C’est d’ailleurs un élément qui la distingue de nombreuses œuvres cinématographiques qui, en l’apparence, pouvaient sembler similaires au concept. En effet, des individus innocents coincés dans un jeu, on connaît. De Matrix au Truman Show, le sujet a déjà été traité avec des styles bien différents. Mais Squid Game n’est pas du déjà vu puisque la détermination des personnages n’est pas envisagée sous l’angle de la survie, mais sous l’angle de la récompense pour laquelle ils se sont engagés.

C’est un point sur lequel le réalisateur insiste : après la première épreuve, où les candidats sont confrontés à la mort, un vote est effectué et la majorité des  joueurs décident de rentrer chez eux. Mais une fois de retour dans leur vie « normale », la tentation est trop forte et la plupart décide de retenter leur chance afin de gagner cette grosse somme d’argent. On comprend bien la démarche derrière et la volonté du réalisateur de souligner une interrogation : si choisir c’est renoncer, que faut-il penser d’une société où des individus sont prêts à renoncer à la liberté ?

Si les spectateurs interrogés dans le cadre du sondage trouvent en large majorité qu’il serait impensable pour eux de se retrouver dans la même situation, il est naturel de penser que le public perçoive comme irréaliste le fait qu’autant de personnes décident volontairement de mettre en péril leur vie pour des problèmes d’argent. Comment peut-on donc partir du postulat que le consentement à mourir est une évidence en cas de dette ? On se rappelle d’œuvres qui traitaient déjà du sujet, notamment le personnage de Johnny Depp dans The Brave qui accepte de tourner dans un snuff movie et donc d’y laisser sa vie. Mais ce sacrifice a toujours été présenté comme issu d’une longue réflexion et tire les larmes du spectateur. Dans Squid Game ce n’est pas le cas. Il est présenté comme malheureux mais presque normal que les personnages saisissent l’occasion de gagner autant d’argent, peu importe le prix à payer (on excusera le jeu de mot) : après tout, la vie qu’ils subissent à cause de leurs dettes est tellement invivable que si l’argent pouvait régler leurs problèmes, la mort mettrait fin à leur agonie.

C’est d’ailleurs l’élément qui est le plus repris par les sceptiques qui critiquent le fondement de l’histoire : ces personnages ne sont pas crédibles. Alors comment le réalisateur a t-il pu penser que ce postulat pourrait être perçu comme réaliste ? 

crédits : Netflix

L’explication est simple : si les français peuvent être endettés, la société coréenne est quant à elle meurtrie par les foyers en manque d’argent. En 2020, la dette domestique des ménages sud-coréens représentait 106% du PIB national (1). En France, à la même époque, l’endettement des foyers était équivalent à  67,9% du PIB français (2). Si le large écart est incontestable, une interrogation demeure : il y a de nombreuses familles endettées, oui, mais cela n’explique pas le consentement à ce jeu suicide. Et bien peut être qu’au contraire, c’est dans la dimension suicidaire du jeu que se trouve l’explication de la rationalité de ce consentement. En Corée du Sud, le suicide est l’une des causes les plus meurtrières : en 2012 c’était le 4e facteur de décès (3) . Toujours la même année, le motif de suicide majoritaire, pour les personnes âgées de plus de vingt ans, était les difficultés financières (4). 

Tout prend donc sens : le consentement à mourir pour de l’argent n’est pas irréaliste. Il est malheureusement la traduction d’une société dans laquelle des individus endettés préfèrent se donner la mort plutôt que de vivre un quotidien rythmé par l’angoisse du manque d’argent. Si le spectateur européen ne prend pas forcément conscience de l’ampleur de cette triste réalité coréenne, ce n’est pas la première fois qu’il y est confronté. En effet, cette pression sociale est un objet d’étude récurrent dans le cinéma coréen, et il a déjà fait l’objet d’un rayonnement à l’international : c’est ce dont peut témoigner l’oscarisé Parasite dont les sous sols sombres contrastent avec les couloirs colorés de Squid Game. 

Mais alors, avec un postulat de départ si peu réaliste pour le public européen comment expliquer l’emballement de ce même public ? Comment le suspens peut-il être crédible aux yeux de spectateurs pour qui l’identification aux personnages n’est pas naturelle ? C’est précisément dans ces couloirs colorés que l’on trouve peut être une réponse.

Le cadre : un jeu vidéo qui prend vie

crédits : Netflix

Les jeux auxquels sont confrontés les participants de Squid Game ne font en rien trembler les spectateurs : il s’agit de jeux populaires et enfantins. À ce sujet, le réalisateur a déclaré  : « En devenant adulte, la question « comment est-ce que cela serait de revenir en arrière et rejouer à ces jeux enfantins ? » était le commencement de la création de la série. ». Là encore, la série marque un point en originalité : miser sa vie sur une partie de « un, deux, trois, soleil » n’était pas un élément prévisible du scénario. 

Néanmoins, la même critique peut survenir : sérieusement, des jeux pour enfants ? Si certains sont emballés dès le début, d’autres utilisent cet élément comme facteur dévalorisant, n’aidant pas à la crédibilité de l’histoire. Mais c’est au contraire ce qui a fait le succès de Squid Game. Pour les coréens, la référence à ces jeux ravive des souvenirs et réchauffe les cœurs remplis de nostalgie. Mais pour les européens, qui ne sont pas forcément familiers avec ces jeux : qu’est ce qui peut autant séduire ?

Il suffit de s’attarder sur les visuels de la série, appuyés par les énormes moyens de production offerts par Netflix, pour comprendre que regarder Squid Game s’apparente à découvrir un jeu vidéo transposé dans la vraie vie. Les escaliers multicolores menant les participants à chaque lieu d’épreuve rappellent les carrés du fameux Tetris, et le visage du personnel encadrant est masqué par un casque qui concurrence dangereusement celui des regrettés Daft Punk, mais surtout sur chaque casque est inscrit un symbole identique à ceux que l’on retrouve sur les manettes Playstation. Ainsi, même les costumes amènent à ce rapprochement : un uniforme qui, sans ressembler à celui de détenus, est marqué par une simplicité rendant chaque joueur complètement insignifiant à une échelle individuelle, tels des avatars interchangeables dans n’importe quel jeu vidéo. Uniformité qui est renforcée par l’utilisation de numéro comme moyen d’identification de chaque joueur. Le rythme de la série lui-même peut être comparable à un jeu vidéo : les personnages survivent aux épreuves qui montent crescendo en intensité et en imprévisibilité.  

C’est un imaginaire devenu réaliste : tout est à taille humaine et le spectateur n’est pas assommé d’effet spéciaux qui rendraient le tout trop éloigné d’un potentiellement réalisable. 

Les personnages : une opposition entre humanité et détermination  

Ce qui fait la richesse de Squid Game, comme les autres succès internationaux Netflix, c’est la diversité de ses personnages. Cependant, sur les 5 participants principaux de la série, deux d’entre eux se distinguent clairement comme favoris dans le sondage effectué : il s’agit de Sae Byeok et d’Ali. 

Bleu : 456/Gi Hun
Rouge : 001/Il Nam
Orange : 199/Ali
Vert : 067 /Sae Byeok
Violet : 218 / Sang Woo

Ainsi, les deux personnages préférés des personnes interrogées se trouvent être les deux seuls n’étant pas sud coréen : simple coïncidence ou indice révélateur ? Il est difficile d’avoir un raisonnement rationnel et objectif. Cependant, on note, par opposition, que lors d’une interview (5) les acteurs de la série, face à la question de savoir quel était leur personnage préféré ont donné une réponse quasi unanime en citant Sang Woo, qui est paradoxalement, le mal aimé du sondage effectué dans le cadre de cet article.

crédits : Netflix

Ce dont on peut être sûr c’est que Sang Woo représente l’idéal coréen de la détermination : pourtant issu d’un milieu populaire il se hisse dans la société grâce à ses études et une fois dans le jeu il use de son intelligence et de sa stratégie pour gagner. Si les spectateurs qu’il n’a pas séduit lui reprochent d’être sans cœur, car prêt à tuer pour sauver sa peau et gagner, on ne peut nier que son comportement vers la fin de la série, envers le personnage principal 456 traduit une certaine humanité. Et surtout, que dans un jeu où il ne peut y avoir qu’un gagnant, c’est bien lui qui a l’attitude la plus rationnelle. 

crédits : Netflix

Mais l’humanité est représentée à travers d’autres personnages : l’innocent Ali et Sae Byeok la solitaire au cœur abimé par la vie. Ces deux individus, bien qu’opposés, représentent la fragilité d’une jeunesse victime d’une société capitaliste. Il est particulièrement intéressant pour le réalisateur d’avoir choisi un personnage nord coréen : là encore il y a une volonté d’exposer le quotidien d’individus oubliés. Les réfugiés nord-coréens, pour ceux qui ne deviennent pas des icônes médiatiques, vivent souvent très mal leur vie en Corée du Sud : l’intégration ne se fait pas. C’est donc à travers leur histoire que le réalisateur fait passer un message : se tuer à la tache n’est pas une vie souhaitable. En somme, les deux réfugiés ont quitté un enfer pour en retrouver un autre.

Le début d’une longue histoire d’amour ou d’une dénaturation du cinéma coréen ? 

Si le succès mondial est incontestable, l’augmentation de la demande en matière de séries et films coréens est indéniable. Et Netflix l’a bien compris, c’est donc un budget de 500 millions de dollars qui va être alloué aux projets sud-coréens. Si le pays bénéficie d’un plus large public grâce à la vulgarisation de ses productions et l’essor de la Kpop dans le domaine de la musique, devons-nous craindre une dénaturation due à la touche apportée par les productions américaines ? Le poids de la réception occidentale se fera un jour ressentir, impactera-t-il les cinéastes coréens ? Faut-il avoir peur de cette adaptation au marché occidental ? 

Autant de questions qui nous laissent avec un champ de réponses aussi illimité que la fin ouverte du dernier épisode de Squid Game

Clarisse Robilliart

Sources :

1 : CEIC

2 : Banque de France

3 : Korean Med Assoc 

4 : National Assembly Budget Office

5 : ‘’Still Watching Netflix’’, Youtube

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