Scenes from a marriage : De l’art du remake

Scenes from a marriage, en français Scènes de la vie conjugale, est un titre bien connu des cinéphiles et des amateurs de Bergman. A l’origine conçu comme une série pour la télé suédoise, Scenes from a marriage fut donc diffusée sous la forme de six épisodes de cinquante minutes chacun avant de devenir un film pour le grand écran, dans une version de près de trois heures. Dans sa version originale, la série mettait en scène un couple, Marianne et Johan, qui se déchirait et se retrouvait sur deux décennies. La légende dit même que la série avait provoqué une vague de divorces en Suède.

Liv Ullmann et Erland Josephson dans la série originale

Célèbre dans son pays pour avoir créé BeTipul (adapté en France sous le titre En Thérapie), et remarqué aux Etats-Unis avec la série multiprimée The Affair, le show runner israélien Hagai Levi s’empare du classique de Bergman pour le remanier à la sauce 2021 avec Oscar Isaac et Jessica Chastain. Et le talent de scénariste dont il avait déjà fait preuve dans BeTipul fait à nouveau mouche dans cette adaptation incroyable de justesse.

Au premier abord, l’on pouvait légitimement s’interroger sur la pertinence de faire un remake de Scènes de la vie conjugale en 2021 en choisissant encore une fois un couple hétérosexuel blanc. A l’heure où d’autres modèles de couples se sont largement répandus dans la société, montrer les sempiternelles affres d’une relation « classique » pouvait laisser dubitatif. Par comparaison, à l’époque de Bergman, le propos qu’il tenait sur le couple et les dynamiques qu’il pointait du doigt avaient quelque chose de fondamentalement inédit et novateur. Ceci dit, Levi assume pleinement le côté conservateur, au sens propre, de son remake et s’amuse même avec celui-ci. En effet, lors du premier épisode, Jonathan et Mira, les Marianne et Johan de cette version, participent à une étude et répondent à des questions d’une étudiante dont la thèse porte sur l’impact de l’évolution genre au sein des couples hétérosexuels. Plus tard, Jonathan et Mira reçoivent un couple d’amis qui vivent en relation libre et ceux-ci leur demandent alors pourquoi cette étudiante s’intéresse à un couple hétérosexuel traditionnel. Comme s’il anticipait les critiques, Levi s’amuse de son choix et a l’intelligence de rendre son propos universel. Seule « nouveauté » dans cette version, là où Johan était la source de revenus du foyer, cette fois c’est Jessica Chastain/Mira qui occupe un poste un important dans la tech quand Oscar Isaac travaille depuis la maison.

Cinq épisodes durant, le show runner, qui réalise aussi tous les épisodes, ausculte ce couple qui se déchire pour n’avoir pas su communiquer. Sans alourdir son propos de péripéties superflues, Hagai Levi fait de quelques passages clefs les architectes de la ruine qui attend ce couple (un dîner qui dérape ou un avortement pour ne citer qu’eux). Toutes les rancœurs trop longtemps tues et les erreurs de parcours ressortent au cœur de la tempête d’un couple qui s’aime trop pour se le dire. Et lorsque l’inévitable se produit, l’on ne peut que prier pour que Mira et Jonathan se retrouvent. Scenes from a marriage est écrite avec précision et cruauté, une véritable joute verbale où chacun appuie là où ça fait mal, avec des dialogues d’un réalisme trop rare par ailleurs.

La crédibilité du couple n’est que renforcée par les performances tout simplement exceptionnelles de Jessica Chastain et Oscar Isaac, dont l’alchimie crève l’écran. Si leur duo faisait déjà mouche dans A most violent year il y a quelques années, ici il n’y a qu’eux, littéralement, puisque les seuls autres acteurs n’apparaissent qu’à raison de deux ou trois scènes. Une union sacrée qui transcende le genre du drame romantique pour lui donner une dimension universelle et véritablement captivante. Leur performance porte la série pour l’élever au rang de chef d’œuvre de la direction d’acteurs. Alors qu’ils parviennent à rendre chaque réplique crédible, c’est encore dans les silences et dans les gestes que leur jeu fait mouche. Les jurés de la 74e cérémonie des Emmy Awards ne devraient pas s’y tromper et récompenser à juste titre les deux acteurs.

Hagai Levi fait un travail fantastique de mise en scène et de direction d’acteur pour parvenir à un niveau de maîtrise rarement vu sur petit écran. Scenes from a marriage dégage une impression de fluidité sans pareil, soutenue par des mouvements de caméra habile et des acteurs en pleine possession de leur texte. Dans ce huis-clos à l’ambiance feutrée (la quasi-totalité de la série se déroule dans la maison), Hagai Levi soigne la lumière et ses cadres avant de laisser le champ-libre aux acteurs, sans jamais couper ou presque, et fait de Scenes from a marriage un bijou de réalisation. En dépit du huis clos, le réalisateur pense aussi à soigner la vie extérieure que l’on aperçoit par les fenêtres pour refléter l’état du couple (l’orage, la neige et la nuit n’ayant sûrement pas été choisis au hasard).

La seule chose qui interroge sont les séquences d’introduction de chaque épisode qui montrent les véritables acteurs arriver sur le plateau de tournage et se mettre en place jusqu’au fameux « Action » qui lance véritablement la série. Un plongeon dans la fiction que l’on ne comprend pas forcément, mais qui a sans doute une signification bien précise.

Quoi qu’il en soit, Scenes from a marriage est une merveille de drame romantique, un très bel examen du couple classique mais ancré dans son époque, qui se croit à l’abri du danger car certain de communiquer. On découvre alors avec Jonathan et Mira que les failles existent dans tous les couples, et qu’il suffit de mettre le doigt dessus pour ne plus voir qu’elles. Une autopsie douce-amère du couple et de la passion, ou comment détruire pour mieux reconstruire. Scenes from a marriage évite l’écueil du pessimisme pour offrir un grand moment d’intime, où l’enjeu n’est pas de savoir si l’on s’aime encore, mais si cela suffit pour continuer.

Mathias Chouvier

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