France : l’empire du faux

France de Bruno Dumont est sorti en salle le 25 août dernier. Un projet très attendu car considéré de l’aveu même de son cinéaste comme l’un des plus accessibles de sa filmographie. Le tableau vendu avait de quoi séduire : un casting cinq étoiles avec Léa Seydoux, Benjamin Biolay et Blanche Gardin, une musique composée par Christophe, une mise en scène moins austère… Malgré tout, Dumont a de nouveau divisé au festival de Cannes. Des spectateurs sont sortis de la salle tandis que le metteur en scène aurait été hué lors de la projection presse (peut-être aussi en raison du sujet qu’il traite). Même à Salles Obscures, quand certains de nos membres sont allés voir le film en avant-première à Cannes, les avis ont été majoritairement négatifs. Malgré ces signaux, Dumont réussit son pari de réaliser une œuvre à la fois mystique mais également plus formaliste que d’habitude.

France », « la Terre des hommes », « l'Echiquier du vent »… Les films à  voir (ou pas) cette semaine

France raconte l’histoire de France de Meurs incarnée par Léa Seydoux, journaliste, vedette de l’émission « Un regard sur le monde » sur la chaîne en info continu, I. Mais à la suite d’un événement dramatique, sa vie bascule et plonge en pleine crise mystique. Étonnamment, le film a été beaucoup critiqué pour son manque de réalisme alors que le réalisateur a lui-même affirmé que ce n’était pas ce qui l’intéressait. Dumont ne tente pas de mimer trait pour trait le réel. Le metteur en scène n’a jamais caché son désir de réaliser une satire du monde médiatique et plus précisément une caricature. Une représentation où tous les détails sont exagérés. Le grotesque est intentionnel. Les scènes, les personnages ou même les décors sont suffisamment étirés, défigurés pour que le bizarre ne soit pas involontaire. L’attitude et la physionomie des personnages sont bien trop poussés à l’outrance pour qu’elles ne soient pas le résultat d’un choix conscient.

La caricature permet de créer un effet de distance entre le film et le spectateur. Elle grossit les traits pour prévenir le public de son aspect fictionnel, spectaculaire : c’est une pure construction qui n’a pas vocation à effectuer un travail de documentation sur le journalisme. France est un carnaval, un cirque. Le parallèle est d’autant plus criant quand on s’intéresse de près à l’apparence du personnage de Léa Seydoux. Ses vêtements hauts en couleur, son maquillage abondant sont ici pour rappeler le caractère clownesque de sa profession. Le genre satirique exagère les formes pour mieux les ridiculiser. Mais les moqueries ne sont pas gratuites. La caricature est un miroir grossissant de la réalité mais dit tout de même des choses vraies sur notre société. Elle essaie de porter une réflexion sur nos travers ou nos défauts pour mieux nous en libérer.

La chemise en soie rouge portée par France de Meurs (Léa Seydoux) dans le  film France | Spotern

Ce grotesque n’est rien d’autre que la continuité de la réflexion de Dumont sur la mystique. Le réalisateur et les médias ont les mêmes intentions : révéler une vérité au spectateur. Ils ne procèdent cependant pas de la même manière. Le réalisateur croit au principe de la coïncidence des contraires. L’intrigue est à la fois tiraillée par le comique et le tragique. Cet étrange agencement permet d’atteindre la mystique. On retourne à un état brut où la pensée n’est pas encore à l’œuvre mais où tout se mélange. Le spectateur ne sait pas exactement s’il doit rire ou pleurer face aux différentes situations. Même en dehors de son style grotesque, France brasse volontairement des notions contradictoires (profane/sacré, vrai/faux, In/Off…) pour éviter de trancher et donc prendre parti. À la différence de la télévision où les images montrées ont déjà été pensées pour orienter moralement le public vers telle ou telle position, le film s’adresse directement à la sensibilité pour refuser de porter un quelconque jugement sur les évènements, pour laisser la liberté au spectateur de trouver son interprétation personnelle, une vérité intérieure propre à chacun. « C’est parce que c’est faux que ça représente une réalité peut être plus intérieure, plus personnelle. »

Si Dumont assume de faire du cinéma, il reproche au journalisme de cacher sous sa prétendue véracité son côté fictionnel.  France de Meurs est la présentatrice d’une émission phare et connue de tous, « Un regard sur le monde ». Cette production est surtout l’occasion de diffuser ses reportages où elle se met en scène. Les parallèles avec le septième art sont nombreux, notamment quand elle décide de partir au Sahel pour rencontrer un groupe rebelle combattant Daesh. Elle ne couvre pas un événement mais le met en scène. Elle dirige des acteurs, monte ses plans, met de la musique de fond dans ses vidéos, écrit son propre texte… Le journalisme est, sans en avoir conscience, une construction du réel. La frontière entre la fiction et la réalité n’est pas aussi nettement établie. La première séquence du film joue d’ailleurs sur cette confusion. France de Meurs et son assistante Lou participent à une conférence à l’Elysée afin d’interviewer Emmanuel Macron. Le réalisateur aurait pu utiliser de faux décors et un acteur pour interpréter le président de la République. Il a préféré à la place jouer la carte de l’authenticité. Tout comme les médias, il peut lui aussi demander la participation du chef de l’État. Le cinéma se permet de manipuler, de déformer ou de transformer puisqu’il est considéré comme un spectacle. Un pacte tacite a déjà été établi entre le film et les spectateurs. On sait que ce que nous avons affaire est une fiction, un pur spectacle. Mais à l’inverse, les médias sont encore globalement perçus comme les dépositaires d’une mission qui serait de montrer le réel tel quel pour le transmettre aux masses. Toutefois, cette ambiguïté peut avoir de graves conséquences.

La mise en scène est au service d’un certain catéchisme médiatique. La télévision devient une fabrique d’images pieuses. Quand France de Meurs explique sur un plateau qu’elle se sent « investie d’une mission », la parenté messianique est évidente. Tout le travail qui se fait pendant les reportages ou durant son émission est un processus d’icônisation. À chaque fois qu’elle se promène quelque part, des personnes demandent un autographe ou bien si elles peuvent la prendre en photo. Sa représentation est sacrée car elle permet de transcender la matière pour accéder à une réalité invisible. On pourrait donc croire qu’elle s’inscrit dans la lignée des prophètes laïcs de Dumont (par exemple, Pharaon De Winter) mais c’est une mystique fourvoyée car l’héroïne est aliénée. Elle refuse d’accepter de saisir le monde dans sa complexité, ses subtilités et ses différentes nuances. Elle assume de porter un regard sur les choses au risque de déformer le réel. Les mystiques dumontiens s’ouvrent à la coïncidence des contraires, en l’idée d’une existence où tout se mélange pour ne former qu’un. A contrario, les reportages ou les émissions diffusés sont le résultat d’une pensée à l’œuvre. Et comme toute réflexion, elle divise, classifie et hiérarchise ce qui est jugé bon ou mauvais au risque de présenter une vision éthérée des évènements où toute nuance ou altérité ont définitivement disparu. France refuse de croire, contrairement à De Winter ou « le gars », dans un monde non dualiste où se mêlent la grâce et la disgrâce, la laideur et la beauté, le bien et le mal…  Certaines choses doivent être montrées et plus particulièrement la misère et le malheur des gens comme lorsque France décide de participer à une embarcation de migrants pour filmer leur traversée. Mais d’autres éléments sont à bannir comme la vulgarité, très présente chez Lou, l’assistante de la journaliste vedette, reléguée au hors champ.

Si France a souvent été résumée à une critique du système médiatique, l’intention première de Dumont était de réaliser un film sur le monde numérique et ses effets sur notre rapport avec la réalité. Le portrait dépeint n’est pas sans rappeler l’œuvre de Guy Debord, La société du spectacle. En 1967, le philosophe dénonçait déjà une humanité aliénée par la surconsommation d’images. Le spectacle est une illusion qui se substitue à la réalité la réduisant à une simple apparence, une représentation : « Le spectacle est le mouvement autonome du non-vivant ». Le personnage de Léa Seydoux est l’incarnation parfaite de ce système. Elle ne vit qu’à travers sa fonction d’icône au détriment d’une existence vitalisée. Son conditionnement dans ce monde numérique l’empêche de faire preuve de clairvoyance sur ce qui est réel, un comble pour une personne qui se prétend mystique. Le monde concret et matériel devient finalement un univers parallèle. Malgré ce que l’on peut attendre d’une journaliste, elle participe elle-même à la construction de ce spectacle où le faux devient le vrai. Il n’est pas question pour le cinéaste de cacher la monstruosité de son héroïne. Pour autant, il ne s’agit pas de la condamner non plus. En bon optimiste qu’il est, Dumont est persuadé que l’humanité est capable du meilleur. Néanmoins, pour déceler cette lueur dans le cœur de son personnage, le réalisateur met son cinéma en crise.

[Avertissement à l’égard des lecteurs : la suite de l’article contient des éléments de l’intrigue]

Pour sortir France de Meurs de cet univers déshumanisant, il ne fallait rien de moins que commettre une erreur, un “bug”. Elle renverse malencontreusement un livreur avec sa voiture. Dès lors que le drame est arrivé, tout finit par s’écrouler autour d’elle. Le personnage révèle enfin une empathie sincère, conséquence de ce dont elle est témoin. Le décloisonnement vécu par l’héroïne est un retour sur la terre ferme mais elle fait alors l’amère expérience du dysfonctionnement du monde qui l’entoure.

France ouvre les yeux et regarde pour la première fois. Que voit-t-elle ? La cruelle condition de sa propre espèce. Le monde numérique l’a enfermé dans une bulle. Elle n’a pas été parée pour affronter l’extérieur dans toute sa complexité, ses ambiguïtés et ses nuances. Le simple fait d’assister à la désolation du réel la met dans un état de tristesse désespérée.

Toutefois, cette découverte du réel conduit aussi l’héroïne à remettre en question sa vocation. Elle comprend que la réalité est totalement déformée dans l’univers médiatique au profit d’une apparence vide. La vérité et l’authenticité intéressent peu des personnes comme Lou, cherchant surtout à faire le buzz ou “à courir après l’audimat”. Peu importe finalement si ce qui est montré est obscène ou mystifié : ce qui compte est que la nouvelle doit faire grand bruit. La journaliste s’aperçoit enfin que l’univers dans lequel elle évolue est un cirque médiatique. Derrière ces apparences de pureté et de vertu se cache l’ambiguïté d’un métier prêt à tout pour parvenir à ses fins, y compris au pire. France de Meurs est désorientée. Elle tente désespérément, comme beaucoup des personnages de Dumont, à chercher un sens aux événements dont elle est témoin dans ce monde contradictoire. 

Dès lors, le film lorgne vers la pensée de Charles Péguy, écrivain qui a beaucoup influencé Dumont. Bien qu’étant socialiste, Péguy n’était pas progressiste. Le progrès ou croire en l’idée d’une amélioration des hommes, d’un perfectionnement est une illusion aux yeux de l’auteur. Pourfendeur du monde moderne, il accusait la science et les progrès technologiques de donner une cohérence logique à une réalité imprévisible, hautement complexe et difficile à saisir. Au contraire, il estime que l’humanité est comme enfermée dans une spirale, capable du meilleur comme du pire. La nature humaine est imparfaite. La vie est une lutte éternelle où les tourments reviennent et se répètent sans cesse. Dans une interview accordée aux Cahiers du cinéma, l’actrice Léa Seydoux l’avait d’ailleurs parfaitement saisi :

“C’est le propos du film : montrer la cruauté de la vie dans son aspect imprévisible, ses contradictions, non pas comme une narration où les événements découlent les uns des autres, mais comme un cycle permanent où les choses se répètent, sans qu’il y ait de véritables réponses.”

France de Meurs ne comprend cela qu’à la toute fin du film. Mais avant d’arriver à cette appréhension, elle doit faire l’expérience de cette cruauté. Elle part en Syrie pour assister à une scène de bataille, se fait rejeter par des sans-abris au cours d’une action caritative, rencontre un amant qui s’avère être un journaliste chargé d’écrire un article sur sa vie privée dans une revue people, perd son époux et son fils dans un tragique accident de voiture. Le Mal est à l’œuvre mais l’héroïne espère vivre de meilleurs lendemains, cherche un idéal auquel s’accrocher face à la dure réalité de la vie. Cependant, cette recherche d’une vérité transcendantale n’est pas à mener dans le milieu de la télévision, beaucoup trop superficiel. Elle souhaiterait trouver quelque chose de sincère, de vrai. L’esprit de France est finalement apaisé quand elle décide de passer un séjour dans une clinique à la montagne. Elle entame là-bas une histoire d’amour avec un professeur de latin, Charles Castro. L’idylle se solde en rupture. Elle découvre sa mystification.

Les films de Bruno Dumont sont de longs chemins de croix. Après toutes ces épreuves, France trouve enfin la réponse dans une ferme au bord de la Côte d’Opale. La journaliste interroge une femme qui a décidé d’épouser un condamné pour viol. France ne parvient pas à comprendre les motivations de ce choix. À nouveau, elle est témoin de la cruelle condition de l’espèce humaine. Cependant, cette rencontre sert d’électrochoc.

La mystique ne s’exerce ici non pas à travers un catéchisme médiatique mais à travers une connexion avec la nature. Alors qu’elle est sur le point de partir, France pose son regard sur un paysage. La mystique développée par Dumont tout le long de ses films n’est pas sans rappeler la doctrine panthéiste où la nature est considérée comme une manifestation de l’Absolu. On retrouve surtout cette conception du monde chez deux théologiens en particulier, Nicolas de Cues (la Coincidentia Oppositorum est considéré comme une forme de panthéisme) et saint Bonaventure. Quand France contemple la terre, c’est une véritable expérience spirituelle à laquelle elle participe. A l’instar de Freddy dans La vie de Jésus, le monde n’est plus un spectacle de barbarie mais un lieu de méditation, d’élévation spirituelle. L’héroïne sort renforcée de cette expérience et enfin prête à affronter la réalité.

Elle finit par se réconcilier avec son amant sous un discours résolument péguyste : “je ne crois plus aux lendemains qui chantent. Il n’y a pas de progrès, pas d’idéal. Tout ça c’est mort. Il n’y a plus que l’instant présent qui compte”. France a causé du tort, de même que Castro, mais la découverte d’un monstre bien pire, un homme condamné pour le viol et le meurtre d’une fillette, vient relativiser sa souffrance.

La mystique est le remède pour nous délivrer de cette existence complexe en accédant à une vérité qui transcende la matière. La violence n’a été qu’un long cheminement pour parvenir à un état de clairvoyance. France comprend désormais que la vie est un tumulte qui ne répond à aucune cohérence où tout se mélange. Il ne reste désormais plus qu’à accepter cette condition pour devenir une meilleure personne mais également pardonner.

France de Meurs n’est pas pour autant la prophétesse d’une nouvelle spiritualité censée sortir l’espèce humaine de sa barbarie à l’instar d’un Pharaon De Winter, d’un “gars” ou d’une Jeanne d’Arc. Elle continue d’ailleurs son métier de journaliste. Le voyage lui aura toutefois permis de révéler une part d’elle-même, enfouie, qu’on aurait pu croire inexistante : son humanité.

Thibault Benjamin Choplet

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s