Benedetta : Du très grand Verhoeven

Coup de chaud sur la Croisette au cinquième jour du Festival de Cannes avec le très attendu Benedetta, dernier né d’un cinéaste aussi sulfureux que talentueux, le néerlandais Paul Verhoeven. Après le séisme Elle en 2016, le cinéaste revient avec une histoire de nonne lesbienne dans l’Italie du Moyen-Age, incarnée par la flamboyante Virginie Efira. Si Paul Verhoeven a toujours eu une histoire compliquée avec la critique, ses premiers films ont depuis été largement réhabilités et ses derniers films ont bien souvent fait l’unanimité. 

Avec Benedetta, le réalisateur parvient à la synthèse parfaite de son style sur le terrain, souvent dangereux mais qu’il affectionne particulièrement, de la religion. Le style Verhoeven, c’est quoi ? Un mélange contre-nature de grotesque et de lyrisme, un second degré toujours très présent, un humour noir qui surgit dans un sérieux quasi monacal, un kitsch assumé dans une mise en scène chirurgicale, en clair un mélange des genres et des tons qu’aucun autre réalisateur ne parvient à ce point à maîtriser. Benedetta en est l’exemple parfait. Verhoeven réalise ici une démonstration de force, un film dense et captivant, riches en rebondissements, qui se moque tous azimuts d’une Eglise en perdition et fait l’éloge d’une féminité retrouvée autant que de la foi aveugle et mystique. Verhoeven se fiche de savoir si Benedetta mentait, ce qui l’intéresse est surtout la relation charnelle qu’elle vouait à Jésus et par extension à Dieu, et la façon dont elle atteignait l’extase pour se rapprocher du Tout-Puissant. Il abolit les frontières du christianisme traditionnel en orchestrant la rencontre si ce n’est la fusion du corps et de l’esprit.

A travers la dialectique de l’Eglise, Verhoeven fait transparaître la puissance érotique des textes et la crise de foi devient une crise de manque, d’amour et de désespoir. Benedetta parachève la réflexion commencée il y a plus de trente ans par le cinéaste sur le corps et sa puissance. Un film organique, subtil et pourtant outrancier, qui jamais ne trahit son propos tout en se permettant d’explorer tous les horizons possibles. Ce qui est formidable avec Verhoeven, c’est qu’il n’a peur de rien, et ne se refuse rien. Les transgressions sexuelles, morales, physiques et religieuses sont toutes au rendez-vous, dans un ensemble qui mêle habilement kitsch et sublime. La religion devient le terrain parfait de la réflexion verhoevienne, celle du corps et de la matière, celle du mystique et du mensonge. Et Verhoeven se permet de mâtiner le tout d’une dose non négligeable de moquerie envers l’Eglise, dans un film qui vire parfois à la pure comédie.

Benedetta trouve son incarnation parfaite dans la sculpturale Virginie Efira, qui retrouve Paul Verhoeven après Elle et livre ici l’une des meilleures performances de sa carrière. Une interprétation à la fois vénéneuse et candide d’une nonne partagée entre le plaisir de la chair et l’amour de Dieu qu’elle ne trouve que dans la souffrance des autres. Entourée de Daphné Patakia, qui ne démérite pas dans son rôle de trublion pervers, mais surtout de l’immense Charlotte Rampling, glaciale et cynique, le trio de tête porte ce film avec brio. La réalisation du néerlandais finit de sublimer ces femmes, en montrant leur chair mais aussi leurs blessures, leurs cicatrices et leurs fêlures. Une mise en scène toute entière au service du propos que ne fait que sublimer l’apothéose filmée par Verhoeven, tout comme la bande originale qui touche la grâce dans les épreuves les plus terribles. 

Benedetta est donc un immense film, peut-être l’un des plus aboutis de Verhoeven, sans aucun doute la quintessence de son style inimitable. Finalement, dans le chaos, c’est toujours la foi qui l’emporte, peu importe ce en quoi vous croyez. Verhoeven a foi en son cinéma, et l’on ne peut que la partager. 

Mathias Chouvier

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s