Sound of Metal : le bruit et la fureur

Sound of Metal a été présenté au Festival International du Film de Toronto de 2019 et nommé à six Oscars dont deux remportés (meilleur montage et meilleur son). La réalisation est signée Darius Marder, scénariste de The Place Beyond the Pines, film de Derek Cianfrance, qui est ici le scénariste.

L’œuvre, née de la rencontre entre les deux réalisateurs américains, raconte l’histoire de la chute du batteur Ruben (Riz Ahmed) et de sa tentative de se relever. Le jeune musicien est en tournée avec Lou (Olivia Cooke), sa petite amie et membre de son groupe Blackgammon, lorsqu’en l’espace de deux concerts, il perd complètement l’ouïe. La vie de ce couple est la représentation parfaite de l’univers des musiciens émergents : ils vivent dans un camping-car plongés dans leurs instruments et partageant le peu qu’ils ont. Ils sont extrêmement proches et parcourent l’Amérique en jouant dans des pubs et des petites salles underground en attendant la consécration finale.

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Lorsqu’il perd l’ouïe, Ruben est obligé d’interrompre la tournée pour se rendre dans une communauté rurale dirigée par Joe (Paul Raci). Joe est un ancien alcoolique qui a perdu l’ouïe à cause des explosions au Vietnam et sa communauté est fondée sur ma conviction que la surdité peut devenir une occasion de se redécouvrir et de s’habituer à de nouveaux rythmes dictés par le silence ; le batteur n’est pas convaincu car, d’une part, il veut rester proche de sa petite amie et, d’autre part, il rêve d’implants cochléaires pour retrouver sa vie d’avant.

Ruben est donc contraint de recommencer sa vie à zéro : il est placé dans une classe d’enfants afin d’apprendre la langue des signes américaine (ASL), tout en poursuivant ses séances de soutien, et en retour il enseigne aux jeunes élèves à jouer de la batterie. Paul le prend sous son aile, essayant par tous les moyens de l’habituer à la nouvelle coexistence avec le silence et après des mois de séjour il lui propose de rester comme employé de la communauté.

Sound of Metal': How Riz Ahmed worked to honor deaf culture

Si l’on s’arrête au synopsis, Sound of Metal semble être un de ces films qui jouent avec les excès pathétiques et tragiques du drame, en le remplissant de rhétorique sur les grands problèmes sociaux. Mais la première œuvre de fiction de Marder, qui n’avait réalisé qu’un documentaire, est un film qui s’engage dans un sillon extrêmement différent et de ce point de vue, il est très intéressant de découvrir sa genèse avant toutes considérations.

De son titre original, Metalhead, Sound of Metal est un projet de Derek Cianfrance né en 2007. Comme Ruben, le réalisateur américain jouait de la batterie mais il a dû abandonner sa passion à cause d’acouphènes.

Pendant cette période-là, Cianfrance poursuit l’écriture de Blue Valentine, celle de The place beyond the pines, et commence à penser à la réalisation d’un docufilm sur Jucifer, un groupe sludge metal, sur un sujet similaire à celui de Sound of Metal. Il combine ainsi à la fois une composante réelle liée au groupe de sludge metal et une composante fictive tirée de son contexte.

💫 Ferran Movies 📺 🎬 on Twitter: "SOUND OF METAL es uno de esos dramas  que se sienten intensos e incómodos al principio, pero que se va endulzando  a medida que corre

Une grande partie du film avait déjà été tournée, à tel point qu’il était question de postproduction pour Metalhead depuis 2009, mais la grande opportunité de mettre en scène Blue Valentine s’est présentée, puis le grand succès de ce dernier l’a conduit à travailler sur Une vie entre deux océans, mettant de plus en plus au placard le géniteur de Sound of Metal.

Cianfrance a toujours eu tendance à beaucoup tourner, essayant de capturer autant que possible le naturel qu’il construit avec les acteurs, se retrouvant ainsi dans de longs processus de post-production, à devoir monter et sélectionner parmi de nombreuses heures de matériel, comme le démontrent les heures de métrage dans Une vie entre deux océans et les plans extrêmement dilués de Blue Valentine.

En 2008, alors qu’il était en plein tournage de Metalhead, Cianfrance rencontre Darius Marder, lui montre le scénario de The place beyond the pines et quelques séquences de ce film sur un batteur sourd qu’il était en train de réaliser. Les notes qui lui ont été envoyées en réponse au scénario l’ont tellement convaincu que, lorsqu’il a eu l’occasion de le réaliser quelques années plus tard, il a appelé Marder dans la foulée pour lui demander de le co-écrire avec lui. De ce partenariat est née une grande estime mutuelle et lorsque Cianfrance a compris qu’il était temps d’abandonner son enfant, il était naturel de le confier à Marder : de là est né Sound of Metal.

Darius Marder et Derek Cianfrance

Dans la cinématographie de Cianfrance, il y a beaucoup de liberté laissée aux acteurs. Le réalisateur tente de construire un espace dans lequel ils peuvent interagir et créer, dans la continuité du cinéma indépendant post-mumblecore. Il suffit de penser à deux moments extrêmement significatifs dans le film, comme la chanson d’ouverture ou les leçons de batterie données par Ruben aux jeunes enfants sourds : ces deux moments ont été directement imaginés par Olivia Cooke et Riz Ahmed.

Ce dernier, en plus d’étudier la batterie pendant six mois, a choisi de porter des appareils auditifs qui reproduisent un bruit blanc, ne lui permettant de rien entendre, même pas sa propre voix. Pendant le tournage, il utilisait aussi le langage des signes avec tous les membres de l’équipe.

Dans un film inévitablement tourné dans l’ordre chronologique, Olivia Cooke a été tenue à l’écart de son partenaire de jeu et du plateau pendant la totalité du tournage du deuxième acte et, selon l’actrice elle-même, le manque d’alchimie entre son personnage et Ruben était palpable lorsque les deux personnages se revoient dans le film. Il en va autrement pour tout l’univers de la communauté sourde américaine, beaucoup plus proche de ce monde d’acteurs qui jouent des personnages semblables à eux-mêmes qui a caractérisé une grande partie du cinéma du début des années 2000.

En ce sens, le choix de Paul Raci et de la plupart des acteurs secondaires, choisis parmi les acteurs non professionnels de la communauté, est emblématique : la nomination de cet homme de 73 ans dans la catégorie du meilleur acteur secondaire est une grande réussite – et bien méritée. Fils de parents sourds, bien que n’étant pas sourd, il a toujours participé à des campagnes de sensibilisation à la question et joue dans Hands of Doom : un groupe qui se produit en ASL. Comme son personnage, il a également participé à la guerre du Vietnam dans sa jeunesse.

Tout ce travail en étroit contact avec la communauté sourde, et l’empathie des acteurs, se reflètent dans ce qui est l’un des aspects les plus intéressants et les plus travaillés de Sound of Metal, à savoir son caractère naturel et sa capacité à susciter de l’empathie. En effet, la caméra reste souvent très proche des réactions et des expressions de ses interprètes, essayant de capter au maximum la réalité de leurs sensations afin d’entraîner le spectateur à leur niveau. Les très gros plans, la caméra portée, les longs dialogues en langage des signes faits d’attente, de silences et d’expressions, ne sont qu’un outil pour capter un tel contexte de jeu immersif qui fait inévitablement entrer le spectateur dans le nouveau monde de Ruben.

Le silence, grand protagoniste du film, est aussi l’espace dans lequel se déroulent certains thèmes emblématiques de Sound of Metal : celui sur la dépendance et sur l’acceptation de soi. En fait, loin de tomber dans les clichés les plus tragiques, le film parle non seulement de la réinsertion des toxicomanes et des alcooliques, mais aussi de l’incapacité à se détacher de quelqu’un ou de quelque chose, et de l’idée que l’on s’en fait. De ce point de vue, il est clair dès le début que Lou et Ruben ont tous deux besoin l’un de l’autre et il est emblématique que ce processus de séparation se déroule dans les trois actes, y compris celui sur les drogues et celui sur l’acceptation du handicap.

Les deux musiciens ne sont pas seulement liés artistiquement et romantiquement, mais d’après les coupures sur le bras de la jeune fille, nous comprenons qu’ils ont besoin l’un de l’autre dans le sens le plus viscéral du terme. La force avec laquelle le combat entre les deux est mis en scène est palpable, Marder parvient à nous faire ressentir la tension, la colère, l’incommunicabilité et le désarroi par un simple changement de mouvement de caméra, exploitant parfaitement la proximité des acteurs et les distances entre les deux.

[Attention spoiler dans le paragraphe suivant]

Dans le troisième et dernier acte, les implants permettent à Ruben d’entendre et par conséquent il rejoint Lou en Belgique, mais rien n’est plus pareil qu’avant : ni le son métallique qui est envoyé à son cerveau – très beau lien dans le titre Sound of Metal qui heureusement n’a pas été traduit – si différent de ce qu’il entendait avant, ni la relation avec sa compagne, qui maintenant revenue sous l’égide de son riche père (Mathieu Amalric) a continué sa vie sans lui.

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Tout ce discours d’auto-analyse et la conscience de soi sert à mettre en avant un autre thème majeur de Sound of Metal : le détachement de l’image de soi. Le traumatisme que vit Ruben l’oblige à douter de tout ce dont il croyait dans la vie, de ses ambitions et de ses relations, et le confronte à des questions qui concernent non seulement le changement physique qu’il vit, mais aussi tout ce dont il était convaincu dans sa stabilité antérieure. C’est précisément la tension entre l’image de soi de Ruben et la nouvelle vie qui l’attend qui est au centre du dernier acte de Sound of Metal. Le fait de ne pas pouvoir s’imaginer en dehors de Blackgammon, sans Lou et sans entendre, le pousse à sacrifier tout ce qu’il a construit au fil du temps (le camping-car, la batterie, la position au sein de la communauté) : les implants comme clé pour revenir à l’image de lui-même qu’il a dans sa tête.

Sound of Metal est donc un film plein de concepts dans lequel la recherche technique et l’exaltation des moyens cinématographiques trouvent beaucoup d’espace sans obscurcir d’aucune manière un film qui fait du naturel et de l’implication émotionnelle sa plus grande arme, réussissant au contraire à les exalter encore plus.

Sara Karim

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