Petit guide pratique : comment transformer vos amis en cinéphiles

Ce petit guide aura pour objet d’exposer comment vous pouvez transformer vos amis en cinéphiles en ne suivant que quelques étapes faciles et gratuites !

Posez-vous la question. Quel est le meilleur argument possible pour convaincre quelqu’un d’aller à tel restaurant ? Tel bar ? Tel exposition ? Et donc voir tel ou tel film ?

Les recommandations de nos amis et nos proches, qui est donc la première étape.

Petite histoire : il y a quelques mois (8 pour être exact) j’assistais à l’avant-première de Drunk, film du cinéaste danois Thomas Vinterberg lauréat de l’Oscar du meilleur film étranger. Ce film aura définitivement une place particulière dans mon parcours cinéphilique dû au contexte de sa sortie (fermeture des bars), son sujet, et bien sûr sa magnificence.  Ainsi, je me suis empressé d’en parler à tous mes amis, mes proches, racontant avec de grands gestes et de grands mots à quel point ce film était immanquable, à quel point il était touchant et à quel point il était impérieux de se précipiter pour aller le voir (au cinéma bien sûr). Résultat : mon enthousiasme semble avoir payé puisque plusieurs d’entre eux m’ont, depuis la réouverture des salles, fait des retours sur ce film qu’ils ont tous apprécié : mission accomplie.

Drunk: Magnus Millang, Mads Mikkelsen, Lars Ranthe

Alors bien évidemment je ne demande pas de compensation financière, peut-être devrais-je, et il est certain que je ne suis pas l’unique raison qui a poussé mes amis à aller voir ce film, loin de là. Mais je sais qu’il est possible, du moins j’ose l’espérer, que mes encouragements aient pu doucement influencer le choix d’aller voir ou non ce film.

Si je vous ennuie avec tout cela, c’est dans le but d’exposer la logique derrière les recommandations, leur importance, et en quoi elles peuvent être le catalyseur de la consommation culturelle répétée. Je m’étendrai ensuite sur les externalités positives découlant de cette dite pratique.   

En effet, la valeur attachée à nos recommandations s’apprécie si elle remplit son objectif : recommander un film qui plaît à nos amis. À terme, elle agira de plus en plus comme force de persuasion, dans de justes doses bien évidemment. Renforcé par cette nouvelle légitimité, le pouvoir que nous conféreraient nos amis demandeurs de recommandations et notre influence dans leur processus de décision serait de plus en plus fort. Cependant attention, une bonne et une mauvaise recommandation ne détiennent pas le même pouvoir : en effet, la satisfaction conférée par une bonne recommandation (lorsque le film est de fait donc, bon) est infiniment plus petite que l’irritation conférée par une recommandation  erronée puisqu’il est en effet difficile d’être très satisfait d’un conseil qui ne vient pas de nous-même… mais facile d’être irrité par un mauvais conseil qui vient d’autrui.

Une recommandation se définissant par « vanter les avantages de », fait nécessairement naître l’attente de passer un moment plaisant. Il n’y a donc pas de grande surprise à ce que le film recommandé soit bon et agréable, l’utilité retirée par le consommateur est donc présente mais pas exceptionnelle. Or, une recommandation se soldant par une déception produirait un plus grand effet de surprise, puisqu’on ne se s’attendait pas à être déçu, et la mauvaise surprise aura l’effet d’un multiplicateur de la déception face au « mauvais film » qui est indépendante à la recommandation. L’effet négatif d’une recommandation est donc supérieur à celui positif. Ainsi, pour espérer produire d’avantage l’effet positif d’un bon conseil il faut bien doser, pour éviter les écueils et miser plutôt sur la qualité que la quantité, qui induit forcément un nombre d’erreurs supérieur.

La satisfaction serait donc une fonction croissante d’une recommandation pertinente, mais décroissante d’une recommandation non pertinente, avec un coefficient négatif qui est donc plus grand.

On observe alors ci-dessus une décroissance plus forte et rapide avec des recommandations non pertinentes.

Une fois que vous avez recommandé des films à vos amis, et qu’ils commencent à se prendre d’amour pour le septième art, votre travail est terminé (surprise !) puisque par elles-mêmes les externalités positives d’une pratique culturelle répétée prennent le relai.

La première externalité positive découlant de bonnes recommandations à répétition qui débouche sur une pratique culturelle plus soutenue est l’utilité marginale croissante, qui reprend la théorie d’utilité marginale d’Alfred Marshall. Habituellement, pour les biens de consommation courante, l’utilité marginale est décroissante : plus l’on consomme un bien, moins on tire satisfaction de cette consommation. Le premier café du matin est toujours le meilleur, quand on y pense. Au contraire, avec les biens culturels on observe, et les économistes de la culture s’accordent généralement sur ce point (Alfred Marshall, Françoise Benhamou, Laurent Creton…) l’effet inverse : plus on consomme un bien culturel, plus on en tire satisfaction.

Pour mettre en évidence ce phénomène les économistes ont commencé établir des parallèles avec la consommation de drogues : on n’assouvit pas son désir en consommant une drogue, on ne fait que renforcer notre dépendance. Et en effet avec ces biens, on constante une dynamique similaire mais moins sinistre. Plus on regarde de films et plus on aime ça, plus on va vouloir en voir. Notre investissement temporel dans la consommation de ces biens nous incite à y investir davantage. De surcroît certaines pratiques, ou œuvres requièrent une certaine habitude, une initiation qui va se développer à travers un processus d’apprentissage. Ici consommer n’est donc plus simplement une destruction de l’objet pour satisfaire un besoin, il participe à la construction de l’œuvre dans son propre imaginaire et l’imaginaire collectif, le consommateur participe lui-même à la construction de l’œuvre dans son imaginaire et l’imaginaire collectif en y attachant des interprétations et en les diffusant. La consommation du bien culturel produit un effet qui dépasse la simple satisfaction initiale et poursuit son effet dans le reste de la vie du lecteur, de l’auditeur etc…

Encore une fois on peut distinguer des similitudes entre ce phénomène et l’intertextualité qui désigne l’ensemble des relations existant entre plusieurs œuvres. Cela est brillamment démontré par le youtubeur Nerdwriter, cette pratique est devenue une des nouvelles modes d’Hollywood et ce n’est pas par hasard. Comment se manifeste-t-elle ? Par les remakes et suites incessants d’œuvres plus vieilles (Star Wars, Jurassic World, Beauty & The Beast…) qui se nourrissent de notre nostalgie et notre sentimentalité. Ici la notion d’intertextualité pourrait même se préciser en prenant le sens de : « objets, personnes ou situations explicitement conçues pour déclencher une réponse émotionnelle ». Mais alors quel est lien avec l’utilité marginale ? En fait l’intertextualité utilisée de cette manière fait appel à notre culture construite au préalable, à notre investissement dans les œuvres culturelles du passé auxquelles les œuvres nouvelles font référence. Lorsqu’elle est bien utilisée, elle peut utiliser ce sentiment de bienveillance à l’égard d’un film ou d’un livre qui nous a plu précédemment pour influencer positivement notre jugement de l’œuvre nouvelle. Par exemple, c’est un élément que l’on retrouve énormément dans la série Stranger Things qui fait sans cesse référence à des éléments de la pop culture des années 80 américaine au point à en devenir une des marques de fabrique de la série.

Stranger Things", voyage au bout des années 80

On retrouve donc ici une forme de retour sur investissement à plus long terme : on tire satisfaction (donc utilité) par le fait de « reconnaître » une référence, qui va donc flatter notre égo et produire un effet additionnel de plaisir. Un plaisir comparable à celui de partager un secret avec un ami.e proche puisque l’on sait précisément que personne n’est au courant. À l’instar d’une référence dont on sait que le sens profond n’est pas appréhendé par tous : il faut se l’avouer, cela lui donne une saveur différente.

Enfin, la consommation de biens culturels au-delà de l’utilité en elle-même participe aussi à la construction de l’identité sociale au travers des centres d’intérêts. Un individu peut alors se définir et se distinguer par la pratique de ses goûts culturels qui sont généralement perçus par l’ensemble de la société comme un atout, ont un certain prestige et les aident à projeter l’image élogieuse associée à quelqu’un de cultivé. Ensuite, collectivement ces pratiques permettent l’accès et l’identification entre eux des individus possédant ces goûts « singuliers » au travers de groupes d’initiés, qui se reconnaissent entre eux et créent des liens forts avec pour fondation leur passion, leurs intérêts pour une chose commune, ici la culture. C’est ainsi que naissent les cinéphiles, les bibliophiles…

Le cercle des poètes disparus a t-il condamné une génération à la mort  sociale ? | by Basile Bernard | Medium

De quelques bons films qui font naître un besoin d’approfondir sa culture, au plaisir de plus en plus fort qui en est tiré, à la construction de son identité individuelle et son affirmation jusqu’à l’appartenance à un groupe d’afficionados, il ne manque peut-être parfois qu’une bonne recommandation à la bonne personne pour vous retrouver avec un nouveau cinéphile entre les mains.

Conclusion : recommandez des films à vos amis !

Alexandre Hamzawi

Sources :

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