Harakiri de Masaki Kobayashi ou le film de genre ultime

Moins célèbre en Occident que ses trois contemporains, Mizoguchi, Ozu et Kurosawa, Masaki Kobayashi (1916-1996) est pourtant l’une des figures essentielles du cinéma japonais d’après-guerre. Prolifique, le natif de l’île d’Hokkaido laisse derrière lui une filmographie riche d’une vingtaine de longs-métrages étalée sur trente ans d’une carrière hors norme. Sa trilogie La Condition de l’homme (1959-1961) le propulse au panthéon des artistes nippons des années d’occupation américaine. Dans cette fresque monumentale de près de neuf heures, Kobayashi décrit les horreurs de la guerre à travers son expérience de soldat. Devant la virulence du metteur en scène, la Shōchiku – deuxième société de production cinématographique historique du Japon – préfère se séparer de Kobayashi, craignant la censure des Etats-Unis.

Arsenevich: Masaki Kobayashi - Ningen no joken I (1959)
Masaki Kobayashi en 1953

La carrière du brillant cinéaste est déjà compromise, d’autant plus que la société japonaise s’occidentalise et la télévision est une concurrente féroce au septième art. Pourtant, en 1962, un an à peine après la sortie du dernier volet de La Condition de l’homme, est projeté Seppuku (Harakiri en version occidentale).

Film de chanbara (de sabre), Harakiri est le fruit de la collaboration entre Kobayashi et le légendaire scénariste Shinobu Hashimoto (Rashomon, Les Sept samouraïs). Le long-métrage reçoit le prix du jury au festival de Cannes en 1963.

AÚNA Móvil

Adaptation du roman Ibun Rônin-ki de Yasuhiko Takiguchi, Harakiri narre l’histoire du rônin Hanshiro Tsugomo, interprété par le magnifique Tatsuya Nakadai (Les Sept samouraïs, Entre le ciel et l’enfer, Yojimbo, Sanjuro), qui se présente aux portes du château du clan Li. Sans maître depuis onze ans, Tsugomo demande à l’intendant du clan une ultime faveur : la permission de commettre le seppuku (le harakiri) dans leur demeure. Méfiants à cause de samouraïs sans honneur qui prétendent vouloir se soumettre au rituel pour ne toucher qu’une aumône, les notables du clan acceptent finalement. Toutefois, Tsugomo a une histoire à leur raconter.

Harakiri – The Asian Cinema Blog

Harakiri est donc un film de genre voire de genres. Le long-métrage reprend les codes établis au fur et à mesure d’un cinéma antérieur : les films de samouraï et de combats de sabre. Harakiri est également un film de vengeance. Kobayashi, aussi traumatisé que ses contemporains par la guerre du Pacifique, s’empare de la figure mythique nippone : l’allégorie du guerrier suprême. Le samouraï, révéré même en Occident, est un être sans peur, rompu à l’art exquis du combat, vivant selon un code de conduite et d’honneur strict : le bushido. Créature romanesque, le samouraï préfère se donner la mort plutôt que de s’avilir. Le samouraï ne connait pas la soumission, il ne connait que la fidélité, l’honneur et la fierté.

Kobayashi filme donc ces samouraïs et les affiche dans toute leur réalité crue. Harakiri est le film de genre ultime parce que son auteur s’approprie les codes d’un cinéma anachronique avec la réalité du Japon au XXème siècle et les brise avec magnificence.

Harakiri Blu-ray Release Date September 26, 2011 (切腹 / Seppuku / Masters of  Cinema) (United Kingdom)

Harakiri est une critique acerbe de la mythologie médiévale japonaise. Le samouraï n’est pas un guerrier sublime : c’est un être violent, perverti par un code qu’il altère pour satisfaire sa soif de pouvoir. Sous la plume d’Hashimoto, les samouraïs sont monstrueux de cruauté. Devant la caméra de Kobayashi, la tradition japonaise s’effondre en même temps que l’Occident s’infiltre dans la société nippone.

Prenant à contrepied le souffle épique des films de chanbara, Harakiri est un long-métrage claustrophobique où les ambitions des protagonistes sont réduites aux couloirs étroits et symétriques de la demeure des Li. L’acharnement organique (littéralement) des guerriers n’est que la traduction d’une autoflagellation nippone contemporaine du réalisateur. La tradition japonaise est déchue, dans toute sa splendeur, par une image stylisée glaciale.

Harakiri (1962) | bonjourtristesse.net

Porté par un Tatsuya Nakadai grandiose, Harakiri est un chef-d’œuvre aux antipodes des classiques films de bataille. Un drame intimiste dans son cadre, national dans sa portée. Avec des scènes d’une beauté et d’une violence à couper le souffle, une intrigue déconstruite exceptionnelle, Harakiri est le pamphlet politique d’un Japon fantasmé à l’agonie.

Kobayashi réduit à néant la figure mythique du samouraï, adulée, à tort, par l’Occident (Le Dernier samouraï d’Edward Zick en est un exemple affligeant) et cristallise toutes les angoisses d’un Japon vaincu, à l’administration féroce et indifférente.

Harakiri (1962) - Kamarade Fifien

Timothée Wallut

Disponible sur LaCinetek

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